jeudi 29 mars 2012

Les triplettes en grève


Depuis que je suis revenue d’Italie, le Québec est envahi par les petits carrés rouges. Je suis les développements de la lutte estudiantine qui bat présentement son plein avec beaucoup d’intérêts. De mon divan, grâce à la télé en direct, j’assiste à toutes les manifestations. Je rêverais de pouvoir participer à chacune d’entre elles, or, ma condition m’en empêche. Je me contente donc de crier mon désaccord depuis le confort de mon salon, d’informer les membres de ma famille au sujet de cette cause qui me tient tant à cœur, de débattre avec les amis qui viennent me visiter (quoi que le débat soit plutôt inutile, puisque nous avons pas mal tous le même point de vue), de lire tous les articles qui s’écrivent sur le dossier, de confronter mes idées à ceux qui appartiennent au camp adverse afin de solidifier mes propres arguments. Bref, je milite à ma manière, dans la mesure de mes capacités.

Pourquoi je me sens si concernée par cette question ? Parce que j’ai moi-même terminé mes études il y a un peu plus de deux ans et que je devrai continuer de payer pour celles-ci pendant encore 13 ans. Je suis parmi les « chanceuses » qui avaient droit au système de prêts et bourses ou, plutôt, de prêts tout court. Vers la fin de mes études, bien que je n’étais plus considérée à la charge de mes parents et que seul mon salaire d’étudiante était calculé pour déterminer l’aide dont j’avais besoin, je n’avais droit qu’à quelques milliers de dollars en prêts. On considérait que les 12 000$ en moyenne que je réussissais à faire dans une année en travaillant dans un magasin de vêtements étaient suffisants pour me permettre de mener une vie décente.

Loyer, épicerie, facture d’électricité, de téléphone (fixe, lâchez-moi le iPhone, ça n’existait pas encore!), sorties (parce que oui, désolée, mais s’ils veulent préserver leur santé mentale, les étudiants ont parfois besoin de sortir de chez eux pour aller ailleurs qu’à la bibliothèque), vêtements (scandale : je m’achetais parfois du linge NEUF, mesdames et messieurs – entre autres parce que je travaillais dans la mode et que mon employeur m’obligeait à adopter un certain code vestimentaire), laissez-passer d’autobus mensuel (et entretien de mon vélo – je l’admets, j’osais parfois me déplacer autrement qu’avec l’autobus), achat de livres et de matériel scolaire, frais de scolarité, imprévus (médicaments – parce que les étudiants aussi pognent parfois un mauvais virus –, visite chez le dentiste, bris d’ordinateur, etc.) : tout ça, j’aurais dû pouvoir me le payer grâce à mon salaire. Pourtant, en 2003, Statistiques Canada considérait que le seuil de la pauvreté pour une personne vivant seule à Montréal était de 19 795 $. Bref, dire que j’étais pauvre serait un euphémisme.

Je ne m’en cacherai pas : avec mes prêts, en plus de payer mes frais de scolarité, je me suis permis quelques « extravagances », c’est-à-dire deux ou trois voyages avec mon sac à dos (et non dans un tout inclus). Je suis allée en Espagne et au Portugal pendant trois semaines ainsi que dans la région de Vancouver, pour une période de temps équivalente. Loin de percevoir ces déplacements comme des dépenses inutiles, je les entrevoyais comme des investissements. Ne dit-on pas que les voyages forment la jeunesse ? J’ai ouvert mes horizons, enrichi ma culture personnelle, appris de nouvelles langues, rencontré des gens de partout sur la planète, échangé avec eux, en plus d’apprendre à me débrouiller avec les moyens du bord. En d’autres termes, ces voyages étaient pour moi l’extension de ma formation universitaire – une autre forme d’éducation. Je ne les regrette donc aucunement aujourd’hui, même si je continue d’en payer les frais – avec intérêts.

Ma vie d’étudiante fut malgré tout très heureuse et j’en garde pratiquement juste de bons souvenirs. Je l’avoue, je suis même encore très souvent nostalgique de cette époque et il me vient souvent l’envie de retourner sur les bancs d’école pour développer de nouvelles expertises et étancher ma curiosité insatiable. Par ailleurs, bien que je sois détentrice d’une maîtrise, ma situation professionnelle et financière demeure très précaire (peu importe ce qu’en disent les défendeurs de la hausse, qui prétendent que tous les étudiants universitaires font un salaire nettement supérieur au reste de la population). Jusqu’à tout récemment, je ne fermais pas la porte à un éventuel retour aux études, dans un domaine un peu plus « concret » qui me permettrait de gagner un peu mieux ma vie. Or, maintenant, ce projet est entré dans la catégorie des rêves irréalisables. Avec l’augmentation des frais de scolarité prévue au cours des cinq prochaines années, je n’aurai probablement jamais les moyens de poursuivre mes apprentissages et d’améliorer ma condition. Si j’ai de l’argent à investir dans l’éducation de quelqu’un, c’est dans celle de mes filles que je le placerai.

Voilà la raison principale pour laquelle je soutiens avec autant de ferveur la cause des étudiants : les trois demoiselles que je porte en ce moment dans mon ventre. Bientôt, elles verront le jour, découvriront le monde, ses beautés, ses drames, feront aller leurs grands yeux et leurs mains curieuses un peu partout, chercheront à comprendre comment, pourquoi. Dans un avenir pas si lointain, elles entreront à l’école primaire et, si elles sont comme leur mère, elles éprouveront un plaisir fou à apprendre à lire et à écrire. À mon instar, elles demanderont peut-être même des devoirs supplémentaires à leurs professeurs, insatisfaites du minimum qu’on exigera d’elles. Puis, viendra le moment où elles devront penser à un choix de carrière. Peut-être choisiront-elles de faire un DEP (sincèrement, je leur souhaite presque), mais peut-être aussi voudront-elles suivre mes traces et faire de longues études dans un domaine pas nécessairement payant mais pourtant très stimulant.

Dans 18 ans, lorsqu’elles me demanderont si je peux les aider à payer leurs frais de scolarité, que devrai-je leur répondre ? Que 10 000$ par année par tête de pipe, c’est absolument au-dessus de mes moyens ? Parce que rendu en 2030, lorsque mes enfants seront prêtes à entamer leurs études postsecondaires, combien coûtera un diplôme universitaire ? Ce que prône le gouvernement libéral actuel, c’est non seulement une augmentation de 325$ par année sur cinq ans, mais aussi et surtout un dégel à long terme des frais de scolarité. Ce qui pourrait très bien signifier que dans cinq ans, la hausse se poursuivra, sous prétexte que le coût des études doit augmenter comme tout le reste. Inflation et indexation pourraient mener les générations futures à devoir payer des sommes exorbitantes pour pouvoir s’instruire.

Le gouvernement de Jean Charest se targue d’être généreux en jurant qu’il compensera la hausse en bonifiant le régime de prêts et bourses. Laissez-moi rire. À qui profitera la bonification de ce régime, vraiment ? Comme les auteurs de ce texte, j’ai tendance à croire que ce sera aux institutions bancaires. Et qui aura droit à ces fameux prêts ? Les gens qui font 5 $ et moins par année ? Je rappelle que moi, à l’époque, je ne faisais que 60% du salaire considéré comme étant le seuil de la pauvreté, et je n’avais le droit qu’à des miettes de pain… J’oserais rappeler aussi qu’en 2005, les étudiants ont dû descendre dans la rue (cette fois-là j’étais de la fête) pour convaincre le même gouvernement libéral d’annuler les coupures de 103 millions $ faites dans le programme de prêts et bourses. En conclusion, ce que proposent aujourd’hui Charest et son équipe comme compromis, c’est exactement ce qu’ils menaçaient de nous enlever il y a sept ans et ce pourquoi nous nous sommes déjà battus.

Je ne sais pas si mes filles seront des intellectuelles ou si elles préféreront des activités plus sportives ou manuelles, mais une chose est sûre, très jeunes, elles auront appris l’importance de se battre pour ses idées et de ne jamais se laisser engourdir par les discours des politicailleux. Mes triplettes, elles sauront se tenir debout, tête haute et pancarte de protestation au bout des bras.

Mes triplettes, malgré leur très jeune âge, portent fièrement le carré rouge. 

lundi 19 mars 2012

La grossesse est un mensonge


La grossesse est un mensonge. Personne ne nous dit la vérité au sujet de ce qu’elle implique. Nos mères, nos grands-mères, nos sœurs, nos amies, toutes celles qui sont passées par là avant nous omettent de nous révéler de quoi il en retourne vraiment. Non pas par mauvaise foi, mais par oubli, pur et simple. Tout de suite après l’accouchement, les femmes semblent déjà avoir oublié ce que c’était de porter un enfant. Obnubilées par la beauté sans nom de leur poupon fraîchement expulsé, elles ne pensent plus à la douleur, aux désavantages, aux limites et aux interdits qui leur étaient imposés ; elles n’ont de yeux que pour leur progéniture. Les souvenirs désagréables s’effacent magiquement – probablement grâce à la sécrétion d’une hormone quelconque, puisqu’on ne fait que ça, produire des maudites hormones, quand on est en cloque.

Pourtant, les aspects négatifs liés à la grossesse sont légion, et bel et bien réels. Chaque femme vit cette période d’une manière différente, mais vraiment, y en a-t-il une seule qui puisse dire que ces 40 semaines ne furent pour elle que pur bonheur ? Si oui, j’aimerais bien la rencontrer. Qu’on jase, qu’elle me donne ses trucs – ou ses gènes.  

Comme plusieurs (ou est-ce moi qui étais complètement naïve et dans le champ ?) je croyais que les principaux désagréments de la grossesse étaient les nausées dans les premières semaines et les vergetures qui apparaissent vers la fin. Entre les deux, je m’imaginais que la femme était emplie d’une incroyable plénitude, laquelle se reflète même sur son visage (ne dit-on pas que la peau des femmes enceintes est resplendissante ? – on oublie gentiment de mentionner qu’elle est aussi plus sujette aux boutons…) Dans ma tête de fille non avertie, être enceinte signifiait avoir le privilège de participer de l’intérieur à la fabrication de l’existence, établir un lien exceptionnel avec l’enfant à naître, magasiner les trucs pour bébé avec entrain et dynamisme, portée par l’énergie de la vie qui se développe en moi. Ha. Ha. Ha. Comme j’ai pu être candide. C’en est presque rafraîchissant.

D’accord, ma condition est particulière. Porter trois bébés, ce n’est pas comme en porter un seul. Mais justement, ça, c’est mon premier « what the fuck » : comment ça se fait que moi, petite rouquine naïve, j’ai hérité de trois fœtus au lieu d’un, tandis que des milliers de femmes ont de la difficulté à procréer ? Elles mettent des années à concevoir un seul bébé, avec l’aide des médecins et des pilules, et moi, bang ! après un mois de tentative, je me retrouve avec une portée de trois. Personne ne m’avait dit que ça pouvait se conclure ainsi. Évidemment, je savais que les triplés étaient un phénomène qui existait, mais ce genre de naissance multiple est statistiquement si insignifiant qu’on ne pense même pas que ça puisse nous arriver. Surtout quand on ne fait aucune cure de fertilité.

Mon premier avertissement, donc : mesdames, ne vous pensez pas au-dessus de ça. Vous aussi, vous pourriez avoir une grossesse multiple – ne serait-ce que des jumeaux. Saviez-vous qu’actuellement au Québec, 1 naissance sur 80 en est une gémellaire ? C’est beaucoup. Vraiment beaucoup. Si vous avez toujours voulu avoir un seul enfant, pas plus, pensez-y deux fois avant de faire l’amour sans condom.

Peut-être suis-je légèrement amère en ce moment parce que depuis ma 21e semaine de grossesse, je suis au repos forcé et que cela ne fait pas du tout l’affaire de l’hyperactive en moi, mais je me dois de toutes vous avertir : le repos forcé n’est pas l’apanage des futures mères de triplés. J’ai découvert que des milliers de femmes étaient contraintes de demeurer alitées à divers moments de leur grossesse, pour différentes raisons, et la plupart d’entre elles ne portent évidemment qu’un seul enfant.

La vérité, c’est que la grossesse est une expérience de plus en plus médicalisée et que plus ça va, plus les médecins essaient de prévenir des choses dont, auparavant, on ne se souciait pas, par manque de connaissances ou de technologies. Quand nos mères et nos grands-tantes nous disent qu’elles, elles ont lavé leur plancher à quatre pattes jusqu’à 39 semaines de grossesse, ce n’est pas parce qu’elles étaient toutes faites plus fortes que nous, mais simplement parce qu’elles ne voyaient pas leurs docteurs aussi fréquemment que nous et que ceux-ci ne pouvaient donc pas, par conséquent, mettre un frein à leurs élans exagérés. Aussi, devrais-je ajouter que les futures mamans d’une certaine époque étaient un peu moins dociles (ou apeurées par le discours médical ?) que nous pouvons l’être aujourd’hui. Par exemple, ma belle-mère, après quelques semaines de grossesse, avait eu des saignements. Son médecin lui avait dit qu’elle devrait probablement passer le reste de la grossesse couchée, pour éviter de perdre son bébé. Après 3 jours, elle n’en pouvait plus. Elle a décidé de reprendre ses activités normalement, en se disant que si ce bébé était fait pour vivre, il allait s’en remettre. Quelques mois plus tard, elle a donné naissance à celui qui est devenu mon mari – un homme vraisemblablement en santé, puisqu’il m’a confectionné des triplettes. Pour ma part, si j’ose seulement rester debout 5 minutes pour me dégourdir, car je n’en peux plus d’être en position horizontale ou semi-horizontale, je me fais réprimander par ma famille au grand complet, qui me somme de retourner à mon divan.

Deuxième avertissement : oui, la grossesse est un phénomène tout à fait naturel, mais nous vivons à une époque où il n’est plus vraiment possible de le vivre comme tel – à moins d’être beaucoup plus résistante au discours ambiant que je ne le suis. Si tout va bien, vous n’aurez « qu’un seul » rendez-vous par mois durant les premiers mois, puis, vers la fin, ça sera aux deux semaines et, juste avant le terme, au semaine. Mais du moment que votre grossesse représente une éventualité de risque, on va vous bombarder de rencontres avec le médecin. Je vous souhaite donc d’avoir un patron compréhensif – ou de ne pas avoir de job, comme moi. D’autant plus qu’au-delà du trouble que ça peut représenter de toujours devoir prendre des congés pour aller à ses rendez-vous, vous allez être fatiguées. Vraiment fatiguées.

J’ai quelques amies enceintes autour de moi en ce moment et heureusement pour elles, leurs grossesses sont beaucoup moins compliquées que la mienne – elles ont la chance d’être normales, disons-le ainsi. Elles seront donc probablement plus ou moins d’accord avec certaines choses que j’ai dites ici jusqu’à présent. Toutefois, mon but n’est pas de parler de l’expérience de la grossesse en général, mais d’être honnête en décrivant comment cela peut aussi se passer, en dehors des récits bucoliques parsemés de cui-cui d’oiseaux, de confettis et de rayons de soleil que nous entendons souvent.

Il y a une chose sur laquelle toutes seront d’accord par contre : la fatigue. Toutes les prégnantes (oui, oui, ce mot existe) qui m’entourent m’ont confirmé que durant leur premier trimestre, elles étaient exténuées. Une de mes amies m’a même dit : « Prépare-toi, c’est pire qu’une mononucléose ! » Heureusement, l’énergie nous revient généralement durant le second trimestre – mais c’est pour mieux faire place à des problèmes d’autres natures (brûlements d’estomac, maux de dos, difficulté à dormir, apparition des premières vergetures et varices, angiomes, etc.) Toutefois, même si vous vous sentez pleine d’entrain, attention de ne pas vous surmener. Vous aurez parfois l’impression de pouvoir tout faire comme avant, mais ce n’est souvent qu’une illusion. Votre corps a effectivement de l’énergie, mais elle est réservée en grande partie au développement du (des) bébé(s). Saviez-vous qu’afin de subvenir au besoin du fœtus, votre volume sanguin augmentera d’environ 50% ? Eh oui, c’est votre ti-cœur qui devra pomper tout ce beau liquide. Il se pourrait donc fort bien qu’après une simple marche de 20 minutes, vous vous sentiez comme si vous veniez de courir un demi-marathon.

Troisième avertissement : Défaites-vous tout de suite de l’image de la femme enceinte super woman qui non seulement poursuit toutes ses activités comme avant mais qui, en plus, est inscrite à un cours de yoga prénatal, à deux séances par semaine d’aquaforme et qui passe ses week-ends à magasiner, en quête des meilleures offres sur les vêtements griffés pour bébés (à ne pas confondre avec les vêtements pour bébés griffés) . Enceinte, on doit apprendre à vivre au jour le jour. On ne peut pas prévoir trop à l’avance ses activités, car on ne sait jamais quelle quantité d’énergie on aura rendue là. Plus on avance dans le processus, plus on a envie de remplacer les après-midis entre chums de filles par des après-midi habillée en mou sur le sofa.

J’aurais encore bien des mises en garde à faire, or, comme mon objectif n’est pas de faire diminuer le taux de natalité déjà trop bas du Québec, dans le prochain billet, je vous promets que je mettrai plutôt en lumière quelques joies liées à la grossesse. En attendant, mesdames, n’oubliez pas de prendre votre pilule contraceptive avant de vous coucher ce soir.  

dimanche 11 mars 2012

L'exil intérieur


J’ai été ingrate. Je n’ai pas nourri ce blogue depuis près de deux mois. J’aurais voulu lui trouver une conclusion digne de ce nom, mais les mots me manquent. Comme je suis rentrée d’Italie prématurément le 3 février dernier, la logique voudrait que ces chroniques italiennes meurent de leur belle mort. L’aventure étant finie, son récit devrait prendre fin lui aussi. Je n’arrive pourtant pas à me convaincre de clore ce site. Comme si le voyage, pour moi, n’était pas réellement terminé. Comme si je n’étais pas encore rendue à destination.

La grossesse que je vis en ce moment et que j’ai débutée en sol italien me semble la prolongation de ce voyage duquel je suis revenue – qu’à moitié. Le fait d’être tombée enceinte en Italie me donne l’impression de dorénavant porter en moi une partie de ce pays. Les petites que je mettrai au monde d’ici quelques mois auront le sang italien de leur père et, j’en suis sûre, leur caractère sera influencé par les conditions dans lesquelles elles se sont développées au cours des premiers mois, c’est-à-dire en exil, entourées de gens qui parlaient une langue qui n’était pas la langue maternelle.

Vivre un déménagement outremer en pleine grossesse, cela amène son lot d’émotions, de questionnements, de problèmes et de défis et mes petites se seront certainement rendues compte qu’il y avait beaucoup de mouvements dans la vie de leur mère au cours des dernières semaines. Cette surdose d’émotions fortes aura peut-être été la cause de ma situation actuelle : je suis maintenant au repos forcé. Je dois passer mes journées étendue sur le lit ou sur le divan, pour éviter que mes trois poulettes italiennes ne se pointent le bout du nez un peu trop tôt. Cette situation n’est vraiment pas évidente, surtout pour une hyperactive comme moi ! Je n’ai mal nulle part, j’ai de l’énergie, j’ai envie de prendre des marches au soleil, d’aller magasiner les accessoires de bébés, mais non, je ne peux pas bouger. Ce n’est pas mon corps qui m’en empêche, mais ma tête.

Cela prend beaucoup de volonté pour se contraindre à demeurer couchée quand on n’a aucun membre blessé. Évidemment, je veux mener à terme cette grossesse et donner toutes les chances possibles à mes filles d’être en santé et c’est en elles que je puise ma force. Déjà, je suis une mère et j’apprends le sens du compromis, du don de soi, voire de l’abandon de soi. La femme que je suis doit non seulement apprendre à partager son corps avec trois petits êtres étrangers mais, qui plus est, elle doit accepter que ce soit ces inconnues qui aient le contrôle de ce même corps. En d’autres mots, je ne m’appartiens plus. C’est ce sentiment qui me hante depuis quelques semaines. Dépossession. Exil intérieur. Je suis le navire qui doit mener à bon port ces trois âmes qui ont choisi de venir au monde en même temps. Le voyage, je ne le fais pas : je le suis.

Je suis l’odyssée de la vie qui commence. 

lundi 30 janvier 2012

Les étoiles


Mardi dernier, pour célébrer l’anniversaire de mon beau-père, nous sommes allés au restaurant – devinez quel type de cuisine nous avons mangé ? Italienne traditionnelle, bravo ! Vous gagnez une belle cuisse de prosciutto ! Je n’avais pas beaucoup d’appétit en arrivant là-bas (je devais avoir un bébé sur l’estomac, littéralement), mais j’étais tout de même heureuse de partager ce beau moment avec famille et amis. Nous nous sommes attablés, avons commandé et fait un premier brindisi (porter un toast).

Depuis le début du mois de novembre, je suis congelée à cause de cette humidité qui pénètre les os et qui refuse de nous quitter, or, dans ce restaurant, il faisait chaud. Très chaud. Le chauffage provenait du plancher, nous sentions donc la chaleur entrer en nous par nos orteils et monter tout le long de notre corps jusqu’à nos joues, qui sont rapidement devenues rouges sauce tomate italienne. En d’autres circonstances, j’aurais peut-être apprécié cette vague de chaleur réconfortante, mais en raison de mon état, disons qu’elle n’eut pas d’effets très bénéfiques.

Après avoir mangé une délicieuse entrée de fleurs de zucchini farcies au ricotta, j’ai commencé à me sentir plus ou moins bien. Je n’arrivais pas à trouver de position confortable et gigotais constamment sur ma chaise. L’air semblait avoir de la difficulté à se rendre jusqu’à mes poumons, mon visage était en feu et je commençais à avoir mal au cœur. J’eus à peine le temps de dire à F. que je devais sortir prendre l’air que déjà j’étais dehors, en t-shirt, à essayer de faire redescendre ma température corporelle. La tête me tournait comme si j’avais bu deux bouteilles de vin à moi toute seule. Je dus m’accroupir un instant contre un muret de béton car j’avais peur de m’évanouir. Je suppliais F. dans ma tête pour qu’il vienne me rejoindre, cependant, il n’arrivait pas. Il n’avait pas compris que je ne me sentais pas bien, il croyait que j’étais simplement allée aux toilettes.

Après quelques minutes, j’ai fini par reprendre mes esprits. J’ai rejoint tout le monde à table. Les plats principaux venaient tout juste d’arriver. Je n’avais plus du tout envie de manger des côtes d’agneau et des pommes de terre au four, mais je pris tout de même quelques bouchées, puisqu’il paraît que l’appétit vient en mangeant. Ce n’est pas toujours vrai. Dans ce cas, ce sont plutôt les étoiles qui sont venues. La sensation d’être sur le point de m’évanouir reprit de plus belle, j’étais blanche comme un fantôme à la guimauve, tout valsait autour de moi, je ne comprenais plus où j’étais. Ma belle-mère m’incitait à me coucher et à relever mes jambes, mais j’avais de la difficulté à réfléchir aux mouvements que je devais accomplir pour réussir un tel exploit.

Notre voisin de table est intervenu. Sono medico. Il y avait un médecin dans la salle, soulagement. Je ne voyais pas son visage. J’entendais seulement sa voix en sourdine. On aurait dit que j’avais de la ouate dans les oreilles. Le monde disparaissait tranquillement autour de moi. Le docteur ainsi que F. sont finalement parvenus à me faire étendre sur la banquette et à me relever les pieds. Lentement, le sang s’est remis à circuler et à pouvoir atteindre mon cerveau. Tout ce liquide rouge qui affluait soudainement jusqu’à ma tête créa une pression incroyable, j’étais certaine qu’elle allait exploser. Mon nouveau médecin de famille (tout de même, sans le savoir, il traitait 4 personnes du même coup le cher homme) tenait mon poignet. Vous êtes en tachycardie et votre pression systolique est un peu élevée. Restez comme ça quelques minutes, puis, relevez-vous tranquillement quand vous sentirez que ça ira mieux. Il me prodigua d’autres conseils, que j’écoutais à moitié car j’arrivais à peine à me rappeler comment je m’appelais et pourquoi tous ces gens me parlaient en italien. Il ne faut pas manger de gros repas. Il faut manger peu et souvent. Sinon, vous bloquez le passage, votre diaphragme ne peut plus bien fonctionner et votre pression va chuter drastiquement. Mais j’ai mangé une toute petite entrée et trois bouchées d’agneau monsieur, ce n’est pas ça que j’appelle un faste repas! Devrai-je me contenter de graines de tournesol et d’eau minérale pour le restant de ma grossesse ?!

Mon malaise avait provoqué une petite commotion dans le restaurant. Ma belle-mère expliquait à qui voulait bien l’entendre que j’étais enceinte de triplés, qu’il n’y avait probablement rien de grave, seulement une petite chute de pression. Des triplés ?! Certains visages durent devenir aussi blêmes que le mien. Tout le monde nous regardait et le propriétaire se demandait s’il ne devait pas appeler l’ambulance. Cela ne fut pas nécessaire, mon médecin de famille improvisé avait su prendre bien soin de moi.

Une fois que je repris ma position assise et que la vie fut revenue sur mon visage, le médecin se leva à nouveau de son siège et s’approcha de moi. Lei diventa grossa. Mot pour mot, cela signifie Vous devenez grosse. Au présent. L’homme voulait dire qu’avec trois bébés, j’allais devenir grosse dans un avenir plutôt rapproché, mais au lieu de parler au futur, il s’exprimait comme si cela était en train de se produire à l’instant même. Je rigolai. Lui pas. Il répéta au moins trois fois Lei diventa grossa. Il ne disait pas cela pour m’insulter, seulement pour me prévenir des dangers éventuels. Il serait vraiment important que vous commenciez des exercices de respiration dès maintenant et que vous fassiez du sport. C’est primordial. Parce que lei diventa grossa. OK, merci, c’est beau, j’ai compris. Je vais avoir l’air d’une baleine dans pas long et les baleines ont plus de chance de survie lorsqu’elles savent comment inspirer et expirer convenablement.

Plus tard, F. m’a expliqué que le médecin s’était exprimé ainsi, en utilisant le présent plutôt que le futur, parce qu’il était romain et que les gens de Rome ont cette particularité de langage. Pour ma part, je dois avouer que je n’avais pas reconnu son accent romain, tandis que j’avais des étoiles qui me poussaient autour de la tête et que mon corps cherchait une parcelle de sol où s’effondrer.

Avant de quitter le restaurant, nous nous sommes arrêtés à la table du docteur pour le remercier d’avoir pris soin de moi. Mon beau-père lui serra la main en lui disant et j’ai l’honneur de m’adresser au docteur… ? Ce dernier répondit Professore. Sono il professore Chose Binouche. Scusez pardon. Mon médecin de famille n’était pas seulement docteur, il était PROFESSEUR, donc une coche supérieure aux vulgaires détenteurs d’un doctorat en médecine. Une fois à l’extérieur, Lorena, une amie de la famille qui nous accompagnait pour souper et qui n’a pas la langue dans sa poche, a lancé Professore. No ma, vai a cagare! (Professeur, non mais, va donc chier !)

S’il y avait effectivement quelque chose d’hautain dans la manière dont cet homme s’était présenté à nous (ce qui a enlevé beaucoup de crédibilité à sa gentillesse), il faut savoir que c’est une réaction plutôt normale venant de la part d’un dottore italiano. En italien, les titres sont très importants. Tous les gens qui possèdent un doctorat, peu importe en quoi, se font appeler dottore et généralement, c’est même inscrit sur leur boîte aux lettres ou sur la porte de leur maison – Sachez qu’ici réside le Dottore Ti-Coune Spaghetti. Les Italiens ne sont pas seulement respectueux vis-à-vis des personnes portant un titre comme celui de docteur, ils sont carrément déférents. Personnellement, ça me fait rigoler. Pourtant, je suis quelqu’un de très poli qui vouvoie les gens qu’elle ne connaît pas. Seulement, je ne suis pas hypocrite. Je ne fais pas semblant que ça m’impressionne que quelqu’un ait fait des études en médecine, un doctorat en botanique ou un autre en théologie indienne. Félicitations mon pet, tes parents avaient beaucoup d’argent et ont pu t’envoyer dans une bonne université lorsque tu étais jeune, devrais-je te lécher les fesses pour autant ? La meilleure, c’est la manière dont les étudiants d’une université, justement, doivent s’adresser au recteur ; ce dernier n’est pas seulement Monsieur le recteur, non, non : il est il Magnifico Rettore (le Magnifique recteur). Ce n’est pas une blague. Laissez-moi rire quand même.

Quand mes enfants grandiront, un jour, je leur raconterai peut-être cette histoire. Je leur dirai que lorsqu’ils étaient à l’intérieur de mon ventre, ils me donnaient parfois un peu de fil à retordre et qu’un certain soir, alors que je ne me sentais pas bien, un gentil Professore a pris soin de moi. Un professeur ? Tu veux dire une maîtresse d’école, comme madame Solange ? Oui, c’est ça, ma chouette. Maman a été sauvée par une maîtresse d’école. 

lundi 23 janvier 2012

Ce qui manquera, ce qui se fera vite oublier


Beaucoup plus rapidement que prévu, voilà que l’heure des bilans est arrivée. À quelques jours de notre retour au Québec prématuré, je ne peux m’empêcher de dresser quelques listes mentales et de m’amuser à répertorier ce qui va me manquer de l’Italie et ce dont, au contraire, je ne m’ennuierai pas du tout.

Les petites joies dont je serai nostalgique

·    La tradition. La famille de F. en est une charmante, constituée de très bonnes personnes, généreuses et accueillantes. Ils n’ont rien à voir avec les idées que nous nous faisons généralement de la famiglia italiana, qui réfèrent principalement aux familles du Sud, souvent beaucoup plus nombreuses et « exubérantes ». Ils sont plutôt de très bons représentants de la culture italienne du Nord, fiers porteurs de traditions qui malheureusement risquent de se perdre au cours des prochaines décennies, faute d’avoir des générations prêtes à prendre la relève.

Ce week-end, nous avons fait un repas familial avec les tantes, les cousins, les cousines, les grands-parents. Nous étions 24 autour de la table. Cela faisait des années qu’ils n’étaient pas parvenus à réunir autant de gens pour célébrer. Le zio (oncle) Remo a fait un exquis bouillon de capon que nous avons savouré avec les passatelli que la zia (tante) Giovanna avait préparés. Comme plat principal, nous avons dégusté le fameux canard à l’orange de cette dernière (une recette absolument pas italienne, mais qui demeure mythique dans la famille Malavasi). La veille, avec F. et Remo, nous étions allés chez Giovanna pour apprendre à cuisiner le canard à l’orange, afin que la tradition (non conventionnelle) de ce plat ne se perde pas avec les années. Je suis désormais mandatée pour faire vivre la tradition à l’extérieur des frontières. Nous avons même prévu organiser un repas de famille virtuel l’an prochain, en prévision duquel nous cuisinerons tous un canard, chacun de son côté de l’océan…

·     Les apéros. Quoi de mieux que de prendre un verre entre amis le vendredi soir, suivi d’une bonne pizza ou d’un gelato ? La formule des apéritifs italiens est décidément gagnante : dans la plupart des bars, avec toutes les consommations, on a droit à un petit buffet froid à volonté. Mortadelle, prosciutto (vous vous rappelez comment prononcer ce mot, n’est-ce pas ?!), parmesan arrosé de vinaigre balsamique traditionnel, mini panini, olives, croustilles, salsa, crudités, etc., le tout, complètement gratis. C’est un peu la version italienne des fameux tapas espagnols. Je prédis un grand avenir à quiconque osera ouvrir un bar proposant le même concept au Québec…
·      La campagne – avec ses vignes, ses vieilles maisons de pierres à moitié détruites, ses champs jaunes et verts. À plusieurs reprises, F. et moi sommes allés nous perdre en voiture ou en bicyclette dans la campagne de l’Émilie-Romagne, simplement pour nous imprégner du paysage, respirer les relents de parmesan et de Lambrusco. La beauté de la campagne italienne, c’est qu’elle est toujours proche ! Comme le territoire est plutôt restreint et la densité de la population très élevée, tout ici est plus rapproché. Les centres-villes côtoient les vignobles, les tracteurs partagent la route avec les voitures. Suffit souvent de marcher 10 ou 15 minutes pour se sentir au beau milieu de nulle part. Pourtant, la vie n’est jamais bien loin.

·      Le vin (bon et pas cher). Même si depuis novembre je ne bois pratiquement plus en raison de ma grossesse et que je trouve affreux d’être soumise quotidiennement à la tentation sans jamais pouvoir boire plus d’un demi verre ! N’empêche, les bonnes bouteilles de Sangiovese, de Chianti, de Montepulciano, de Traminer et de Franciacorta disponibles pour seulement deux, trois, cinq ou maximum dix euros, bon sens, ça va être difficile de s’en passer !

·      La possibilité de voyager partout en Europe pour presque rien. Finalement, en raison des récents événements, nous n’aurons pas pu profiter beaucoup de notre présence en Italie pour visiter d’autres pays européens et cela représente probablement ma seule vraie déception – pas un regret, juste un petit pincement au cœur, car de toute façon, une autre grande aventure m’attend.

Je rêve du jour où nos gouvernements comprendront la nécessité d’investir dans les moyens de transport autres que l’automobile afin de favoriser la mobilité des citoyens à l’intérieur de leur propre pays et leur connectivité avec le reste du monde. Notre réseau ferroviaire fait affreusement pitié, et c’est sans parler de notre système de transport aérien. Est-ce normal que cela coûte plus cher de faire Montréal-Vancouver que Montréal-Paris ? Non ! Le jour où le Canada sera connecté à lui-même grâce à un système de transport diversifié, écologiquement responsable et innovateur, peut-être que je serai fière de dire que j’appartiens à ce pays. En attendant, je vais continuer de dire que je suis Québécoise avant d’affirmer que je suis Canadienne. Et quand j’aurai ma citoyenneté italienne, dans moins de deux ans, probablement dirai-je que je suis Italienne avant de révéler que je viens du pays de Stephen Harper.


Les désagréments que je suis heureuse de laisser derrière moi

·      La tradition ! Autant je suis charmée par le désir des Italiens de préserver leurs traditions, de les garder bien vivantes, autant leur fermeture d’esprit par rapport aux traditions d’autrui peut m’agacer par moments. Comme je l’ai souvent répété, en Italie, il est impossible de manger autre chose que de l’italien traditionnel dans les restaurants. Il existe bien quelques restaurants chinois, japonais et brésiliens, entre autres, mais ils ne proposent que de pâles imitations de la cuisine traditionnelle de ces cultures, généralement revisitées de manière à plaire au palais capricieux des Italiens. On devrait donc plutôt parler de restos italiens d’influence chinoise, japonaise et brésilienne. Les Italiens ne semblent pas encore prêts à ouvrir leurs horizons, à tenter la nouveauté, à laisser l’inconnu les surprendre, et en tant que personne qui a vécu plus de huit ans à Montréal, une des villes au monde où l’intégration des autres cultures est la plus réussie, je ne peux que me désoler de ce manque de curiosité.

·      Le mémérage. Les Italiens sont de vraies commères ! La plupart de leurs conversations tiennent en fait davantage du potinage. Savais-tu qu’un tel, le cousin du voisin de ma sœur, tu sais, le fils de celui qui a eu la boucherie sur telle rue, pendant des années, oui, c’est ça, lui, le frère de l’ancien collègue de ta meilleure amie, eh bien, savais-tu qu’il a eu une grippe la semaine passée ?! J’exagère, mais à peine. Les Italiens sont friands de détails croustillants au sujet de TOUT LE MONDE. La mentalité de village est la norme. Je veux bien croire que j’habite dans une petite ville, mais tout de même, 70 000 habitants, ça commence à faire du monde et il me semble qu’on pourrait se trouver d’autres passe-temps que celui de commenter les vêtements, les ruptures, les maladies, les pertes d’emploi, les accidents, les rénovations de toutes les maudites personnes qui vivent dans notre communauté. Chez nous aussi cette mentalité existe évidemment, or, honnêtement, je ne l’ai jamais perçue de manière aussi vive. Moi aussi j’aime potiner, savoir ce qui est arrivé à certaines personnes dont j’ai perdu la trace, mais je ne passe pas mes soirées à enquêter sur les faits et gestes de tous les gens à qui j’ai un jour été liée de près ou de loin. Mes amis non plus ne font pas cela. Ni ma famille. De quoi on parle, je ne sais pas, sauf qu’il me semble que nos sujets sont un peu plus variés et… pertinents.

·      Le brouillard. Le brouillard est typique de l’Émilie-Romagne, la région où j’ai habité au cours des derniers mois. L’Italie est en majeure partie constituée de montagnes et l’Émilie-Romagne est une des rares plaines du pays. Son terrain plat est cependant ceinturé par les chaînes de montagnes de la Toscane, au Sud, et son climat est grandement influencé par la présence des Alpes, au Nord, dans le Piémont, en Lombardie et dans le Trentin–Haut-Adige. Tous ces colosses montagneux empêchent l’humidité de circuler, laquelle s’accumule donc au-dessus des villes et des champs émiliens. Cette année en fut une particulièrement chargée en brouillard, en raison de l’été qui fut exceptionnellement chaud. Vers la fin octobre, la chaleur accumulée dans le sol s’est mise à s’évaporer et à créer ces épais bancs de brouillard, qui refusaient de s’évanouir parfois pendant des semaines entières. Depuis, nous avons eu droit à quelques belles journées d’ensoleillement, cependant, dès que la température se réchauffe un peu et qu’une chaleur nouvelle s’accumule dans le sol, le soir venu, c’est le retour des nuages de brume. Impossible de voir à 20 mètres. Je préfère officiellement les tempêtes de neige.

·      La crise. J’étais au courant en m’en venant ici que je déménageais dans un pays qui ne se portait pas très bien économiquement parlant et dont l’ambiance générale n’était pas vraiment à la fête, or, je ne pensais sincèrement pas que cela se ressentirait autant. Sur les visages, dans les conversations (celles qui portent sur autre chose que la nouvelle paire de bobette du petit frère de la professeure de français du fils de la voisine), dans l’air, partout, traîne cette inquiétude. Les Italiens ont peur. Pour eux, l’avenir n’est plus une possibilité d’épanouissement mais bien un grand trou noir où ils risquent tous de s’enfoncer. Les jeunes n’ont pas d’emploi, ou quand ils en ont un, il est sous-payé, les vieux pas encore assez vieux pour être à la retraite ont peur de ne jamais pouvoir arrêter de travailler, le prix des loyers monte, ainsi que celui de tous les produits de base et, pendant ce temps, tout ce qu’on trouve à faire pour régler les problèmes de la population, c’est de chasser Berlusconi pour le remplacer par un président encore plus drastique que lui. Le Canada n’est pas à l’abris d’une récession, sa situation économique et politique est plutôt précaire depuis quelques années, toutefois, de l’espoir, il en subsiste. Et c’est ce que j’ai envie de donner à mes enfants : un pays où il est encore permis de rêver un minimum. En espérant que la contrée d’où vient leur père et où vit une grande partie de leur famille finira par remonter la pente. 

dimanche 15 janvier 2012

Petite leçon d'italien 101


Mon italien est loin d’être parfait – je ne parle pas de F., bien sûr, mais de la langue que j’ai appris à parler en venant habiter ici. Cependant, je crois pouvoir dire que je me débrouille dorénavant plutôt bien dans la langue de Dante et que j’en maîtrise les bases de manière acceptable. Je ne me sentirais aucunement prête à enseigner l’italien devant une classe complète de jeunes collégiens ou d’universitaires désireux d’obtenir des crédits faciles pour terminer leur bac, toutefois, je crois être en mesure de donner deux ou trois trucs à ceux et celles qui aimeraient apprendre à communiquer avec les mots de Ricardo – oups, c’est vrai, j’oubliais, Ricardo est un Larrivée, il n’a rien de très, très napolitain.

Alors, voici mes quelques conseils pour tous ceux qui aimeraient bien paraître la prochaine fois qu’ils vont aller manger au Pacini ou qu’ils vont courtiser une fille dans un bar louche de Saint-Léonard :

1-    Pacini, ça ne veut rien dire. Un vague nom de famille peut-être, mais très peu usité en Italie. Ne vous enfargez donc pas la langue en essayant d’impressionner votre douce parce que vous savez supposément d’où vient ce nom exotique.
2-    En italien, les lettres « sci » font le son « chie » – un son doux, pas de coup de langue. Donc, prosciutto se prononce « pro-chou-to » et non « pros-cuit-to ». (En passant, prosciutto, ça veut dire « jambon ». Si vous voulez savourer cette délicieuse charcuterie crue, si bonne avec du cantaloup, vous devriez exiger du prosciutto crudo, autrement, on risque de vous apporter du prosciutto cotto, c’est-à-dire du jambon cuit ben ordinaire.) Et, pendant qu’on y est, on va mettre les choses au clair pour bruschetta : on dit « brus-ket-ta » et non « brou-chet-ta », parce que « sch » mis ensemble font le son « sk ». Skier en italien, ça s’écrit « sciare ». Et ça se prononce « chiare ». Vous pouvez rire.
3-    Le petit mot da peut vouloir dire plein de choses : de, chez, depuis, à – entre autres. Quand vous dites « Ce soir, on va manger une vraie bonne pizza chez Da Giovanni », c’est comme si vous disiez « Ce soir, on va manger une vraie bonne pizza chez chez Giovanni. » Si vous ne voulez pas que votre flamme croie que vous bégayez, dites simplement « Ce soir, on va manger une vraie bonne pizza Da Giovanni. » En fait, non. Si votre future conquête a véritablement des racines italiennes, ne l’emmenez pas Da Giovanni pour manger de la pizza, vous allez perdre tous vos points.
4-   Si malgré tout vous emmenez votre future épouse Da Giovanni et que vous commandez une pizza avec dei peperoni, en pensant que vous aurez droit à une belle pointe de pepperoni fromage bien grasse, vous allez être déçu en maudit ; peperoni, ça veut dire « poivrons ». Remarquez, future épouse sera sûrement charmée de voir que vous faites attention à votre santé et que vous aimez les légumes.
5-    Ce n’est pas vrai qu’il suffit de rajouter des « a », des « o » ou des « i » à la fin des mots pour les italianiser, vous vous en doutez bien. De manière (très) générale, en italien, les mots féminins se terminent par « a » au singulier et par « e » au pluriel, alors que les mots masculins finissent par « o » au singulier et par « i » au pluriel. Il faudrait donc dire « J’ai bouffé deux pizze hier pour souper, je ne me sens pas très bien. » Aussi, si sur le menu d’un restaurant qui se prétend italien il est écrit que vous pouvez savourer « d’excellents paninis », vous pouvez être sûr que vous avez en fait à faire à des imposteurs. Panini est déjà un mot au pluriel, inutile de rajouter un « s » à la fin – d’autant plus que selon le Trésor de la langue française, ce mot n’a pas encore été francisé, donc il devrait s’écrire comme dans la langue originale. Si vous ne voulez qu’un seul « panini », vous devez demander un « panino ». Si ça vous gêne et que vous avez peur d’avoir l’air con, commandez donc un sandwich à la place, c’est la même estie d’affaire.
6-    Ciao!, ce n’est pas juste pour dire « au revoir » : c’est l’équivalent de notre « Salut ! » Si votre date vous dit Ciao ! tout de suite en vous voyant, ça ne veut pas signifier qu’elle ne veut déjà plus vous voir. Cela dit, quand vous vous serez tanné de lui faire la conversation, vous n’aurez qu’à lui lancer un Arrivederci – qui se prononce « arrivé-der-tchi » et qui signifie simplement « Au revoir » (« ci » signifie « nous », alors ce serait plutôt quelque chose comme « Nous nous reverrons ». Arrivederla veut dire exactement la même chose, en plus poli – le « la », c’est le « vous » italien, donc c’est un au revoir de vouvoiement.
7-    Tout comme l’anglais, l’italien est bourré de faux-amis qui peuvent vous faire passer pour un bel innocent. En voici quelques-uns :
-      Bar : un bar, c’est un endroit où l’on va pour prendre un espresso, manger un croissant, boire l’apéro à la limite, mais oubliez ça, vous ne pourrez pas y danser sur vos hits préférés de Lady Gaga.
-      Caffeteria : encore une fois, c’est un endroit où l’on boit du café (vous l’aurez compris, le café est très important dans la culture italienne), et non une immense salle où des adolescents en rut s’amusent à faire des guerres de bouffe avec la purée grise que leur a servie une antipathique et moustachue quinquagénaire.
-       Mare : il mare, c’est la mer, non pas une mare. Ai-je besoin de vous expliquer la différence de superficie entre les deux ? Disons seulement que les vacances à la mare peuvent être un peu moins agréables que celles al mare.
-       Folla : ça veut dire foule (comme dans « la foule de gens ») et non « folle ». Si vous voulez traiter future épouse de folle, utilisez plutôt les termes pazza ou matta. Attendez-vous à une claque en retour par contre.
-       Parole : petit exercice : si ce mot finit par un « e », ça veut donc dire que… ? Exactement : que c’est un mot féminin pluriel. Le singulier est « parola » et veut dire « mot ». Cela peut aussi vouloir dire « parole », dans certain contexte, mais parole, n’oubliez pas, se prononce « pa-ro-lé ». Comme Dalida dans sa chanson. Vous avez tout compris. Bons élèves.
-       Sentire : les Italiens utilisent ce mot pour référer à tous les cinq sens ; ils « sentent » un gâteau et ne le goûtent pas, ils « sentent » le chant des oiseaux, ils ne l’entendent pas, etc. Si future épouse vous dit « Est-ce que tu veux sentire mon cœur », ça ne veut pas dire qu’elle veut que vous renifliez sa poitrine. 
-      Camera : ce mot peut vouloir désigner une « caméra », mais aussi une chambre. Donc si vous invitez votre date à venir voir votre camera, en ayant en tête de lui montrer votre toute nouvelle Canon Rebel full zoom pis toute, il se pourrait qu’elle croie plutôt que vous vouliez lui montrer votre chambre à coucher. Gros cochon.
-      Roba : ne veut pas dire « robe », mais plutôt « chose ». Comme dans « vous avez pas de vocabulaire alors vous utilisez toujours les mots affaires, trucs et choses pour décrire les affaires qui vous arrivent ou les choses que vous ressentez. » Par conséquent, c’est un compliment plutôt raté que de dire à future épouse « Elle te fait bien ta nouvelle roba. »
-    Casino : désigne bel et bien le casino, l’endroit où l’on peut jouer à des jeux de hasard, lorsqu’il est écrit avec un accent sur le « o » - casinò. Or, lorsque l’accent tonique est sur le « i » on parle d’une tout autre affaire… Dans le langage courant, on utilise surtout casino-sans-l’accent-sur-le-o, qui veut dire « bordel ». « È un vero casino » signifie « C’est un vrai bordel ». Si vous dites à votre blonde tout récemment conquise « Chéri, j’m’en vais au casino pour relaxer », il se pourrait qu’elle ne soit plus là lorsque vous retournerez à la maison.
-       Autista : chauffeur, comme dans « chauffeur de taxi ». Si, pour défendre votre douce moitié, vous insultez l’homme qui lui a pogné une fesse de manière tout à fait déplacée en le traitant de « maudit autista », il risque de rire de vous – et douce moitié, de vous quitter pour aller avec ce bellâtre macho, certes, mais pas du tout autiste.

8-    En tout dernier lieu, je vous en conjure, ne vous mettez pas à chanter Nel blu dipinto di blu, de Domenico Modugno, pour impressionner qui que ce soit.


Penso che un sogno così      Je pense qu’un rêve comme celui-là
Non ritorni mai più               Ne reviendra plus jamais
Mi dipengevo le mani          Je me peignais les mains
E la faccia di blu                   Et la face en bleu
Poi d’improvviso venivo       Puis à l’improviste j’étais
Dal vento rapito                    Enlevé par le vent
E incominciavo a volare       Et je commençais à voler
Nel cielo infinito                   Dans le ciel infini


Vous aurez juste l’air d’un maudit fou. Ou d’un drogué.

vendredi 13 janvier 2012

Les cœurs déportés


Pour la plupart des femmes, le premier trimestre d’une grossesse est particulièrement épuisant. Tous les changements qui s’effectuent dans notre corps provoquent des sensations étranges, des réactions nouvelles, une fatigue inédite. Nous perdons l’appétit, nous avons des nausées, ce qui nous faisait envie auparavant nous dégoûte, tous les films à la télé, même les plus insipides, nous font brailler. Vivre tous ces bouleversements dans un autre pays que le sien en accentue les effets. Durant les trois derniers mois, je me suis sentie doublement exilée. De mon pays, puis, de mon propre corps. Je me sentais moi-même devenir un pays. Un continent à la dérive. Une petite île solitaire que plus personne ne pouvait comprendre.

Maintenant que je me sens mieux, que j’ai survécu aux grandes poussées d’hormones et à cette affreuse sensation de ne plus savoir qui j’étais ni à quel lieu j’appartenais, je m’en retourne chez moi. Mon exil se transforme en retour. Or, n’est-ce pas la même chose ? Revenir à la maison après plusieurs mois d’errance ne constitue-t-il pas une autre forme de déracinement ? Alors que mes pieds commençaient à s’habituer à la texture de cette terre éloignée, ils doivent la quitter, retourner marcher sur des sols déjà vus. La vie n’est qu’une succession de déportations, de départs, de séparations, de retrouvailles. Mais ce que l’on retrouve n’est jamais exactement ce que l’on avait connu dans le passé. Retrouver les siens, retrouver son quotidien, retrouver son existence voudrait plutôt dire les voir d’un œil changé. Jamais plus le même. Les trouver à nouveau, les découvrir pour une autre première fois.