vendredi 16 novembre 2012

L'infériorité numérique


Il nous est dorénavant impossible de sortir de chez nous sans nous faire aborder par quelque quidam curieux qui veut voir de quoi ça a l’air de proche, des triplées. « C’est donc ben spécial. » Oui, merci. Vous aussi monsieur, vous m’avez l’air un peu spécial. « Je peux-tu les toucher ? » Euh, non. Moi, je peux-tu toucher vos parties intimes tant qu’à faire? « C’est vous qui avez accouché les trois ? » Ben oui, ‘gard donc. Imaginez-vous que c’est un peu ça le concept des triplées : les avoir les trois en même temps. « Ah! ma pauvre madame, ça doit pas toujours être évident, hein ? Moi, j’ai toujours rêvé d’avoir des jumeaux. Mais des triplés, ouf, pas sûr. » Merci pour les encouragements, vraiment, c’est trop.

Qu’on nous approche, qu’on nous pose des questions, qu’on nous dévisage à la limite, ça ne me dérange pas trop. J’ai déjà appris à fuir poliment les conversations indésirables et à faire comprendre à ces inconnus à la curiosité piquée qu’une maman de triplées, ça a autre chose à faire que de jaser sur le coin de la rue avec des voisins avides de potins enfantins. Cependant, ce que je ne tolère absolument pas, ce sont ces autres étrangers qui nous prennent littéralement pour des phénomènes de foire, qui nous pointent du doigt sans vergogne et qui jasent de nous en faisant comme si nous n’y étions pas.

« Hein, t’as-tu vu, j’pense que c’est des triplées. Ayoye. Ça doit être de la job en tabarnak. Je me demande si c’est naturel. » Naturel 100% mon homme, comme les saucisses Country Naturals de Schneiders. Pis comme le coup de poing que je m’apprête à te mettre dans la face parce que ton manque de respect me booste les hormones post-natales. C’est la masturbation qui rend sourd mon ami, pas le fait d’avoir des bébés. Ça fait que j’entends tout ce que tu dis. Retourne donc te branler le manche pis laisse-nous tranquilles, ma petite famille et moi, s’te plaît.

L’infériorité numérique, c’est mon impuissance devant l’attitude désobligeante de ces tarés. C’est également le faible nombre de cellules que compte le cerveau de certaines personnes – celles qui croient qu’elles peuvent tout se permettre sous prétexte qu’elles sont face à un phénomène rare et étonnant.

N’empêche que la majorité des gens sont gentils avec nous et prennent simplement le temps de nous féliciter. On nous répète souvent à quel point nous sommes des parents extraordinaires, que peu de gens réussiraient à faire ce que nous faisons et, surtout, à résister en tant que couple au cœur de toute cette adversité. Grande prématurité, maladie, hospitalisations fréquentes, virus, c’est vrai que nous sommes passés au travers de plusieurs choses au cours des derniers mois. Toutefois, nous ne croyons pas que cela fait de nous des êtres d’exception. Nous prenons les compliments qui nous sont si gentiment adressés, or, nous savons que nous sommes loin d’être des saints. Nous faisons ce que nous pouvons, tout simplement. Et souvent, ce n’est pas suffisant. Souvent, il nous faudrait faire encore plus, encore mieux.

Le mieux devra attendre, car il faut parfois aller dormir.

Nous n’avons rien d’exceptionnel, non. Nous aussi, nous avons envie de jeter nos enfants contre les murs parfois. Ma coche, je la pète. Souvent. Cette semaine, j’ai crié. Hurlé. Contre Béatrice, entre autres, qui refusait de boire son biberon, une fois de plus (l’alimentation n’est pas chose simple pour nos trois poupounes, c’est plutôt un combat de tous les jours). Je lui ai lancé des paroles méchantes, des mots que je ne pensais qu’à moitié, mais que je devais tout de même dire, pour me libérer, exorciser ma frustration, mon impuissance, ma fatigue. Béatrice, qui pleurait pendant que je lui gueulais dessus. Béatrice la martyre. C’est elle qui finira par se faire béatifier par le pape, pas moi. Sainte Béatrice de Lévis. Nom prédestiné.

Je réécouterais les propos que j’ai tenus alors et j’en braillerais probablement tellement ils n’étaient que rage et douleur. Pauvre petite, ce n’était pas sa faute. Ce n’est jamais de leur faute, aux bébés. Ils ne comprennent pas ce qui se passe la majorité du temps, ils doivent gérer tant de choses à la fois, apprendre à reconnaître la faim, la douleur, la peur, à cohabiter avec elles, à les communiquer adéquatement. Apprendre à vivre demande patience et abnégation. Toutefois, nous ne pouvons demander à un nourrisson de faire preuve de telles qualités. Il en revient donc aux parents d’en faire montre à leur place.

Ce n’est pas leur faute, non. Si elles sont trois. Bien que parfois, lorsqu’elles chialent toutes en chœur et que chacune réclame mon attention, je leur dis, le cœur plein d’ironie : « Vous aviez juste à y penser deux fois avant de vous foutre dans mon ventre toutes en même temps. À c’t’heure, attendez votre tour. » Ça non plus, on ne peut pas exiger d’un bébé qu’il le comprenne : le concept de l’attente. Alors on doit endurer ses pleurs et faire comme si elles n’existaient pas. On console l’enfant qui nous apparaît en avoir davantage besoin dans l’immédiat et on essaie de divertir les deux autres en leur faisant des grimaces ou en swignant leur chaise vibrante avec le pied. Hiérarchisation des souffrances. Jonglerie parentale.

Chez nous, le système de l’offre et de la demande est complètement débalancé.

F. et moi sommes en infériorité numérique. Deux parents contre trois enfants. Nous ne remporterons jamais la partie, car nous serons toujours désavantagés. Les filles auront immanquablement raison, tandis que nos arguments ne pourront qu’être constamment déboutés par nos petites pestes entêtées. Aucun arbitre ne tranchera jamais en notre faveur. Car les gens autour auront toujours tendance à donner raison à nos filles et à leurs jolis minois. « Vous êtes durs avec elles. Moi, si j’étais vous, je ne ferais pas ça de même. » Ah ouain ? Ben tenez ma p’tite dame, si vous savez tant que ça quoi faire, eh bien, faites-le. Gardez-les deux heures, mes filles. Deux heures. Pis vous allez voir c’est quoi, ne pas avoir le gros bout du bâton. Vous allez revenir en rampant et en me suppliant de les reprendre. Peut-être qu’enfin vous allez arrêter de m’achaler chaque fois que je sors prendre l’air avec elles, que vous ne viendrez plus me déranger pour me dire à quel point elles sont mignonnes ou pour me demander si je trouve ça difficile, avoir trois bébés. La réponse vous apparaîtra évidente. 

jeudi 1 novembre 2012

Les petits monstres


Par où commencer ? Je ne trouve plus le début. D’où partir pour réussir à exprimer mes pensées ? Je les accumule depuis trop de jours, trop de mois, sans jamais avoir le temps de les formuler, les digérer, les rendre au monde. Elles forment maintenant un amalgame pêle-mêle et douloureux, une boule d’angoisse dure et opaque.

À trop retenir les mots, on finit par créer des monstres.

Mon état d’esprit n’a pas beaucoup changé depuis la dernière chronique laissée sur ce blogue. Au mieux a-t-il empiré. Je me sens dégénérer, craquer, exploser. Si la folie était liquide, on pourrait la voir suinter de mes pores, laisser des traces gluantes sur le sol après chacun de mes pas. On pourrait croire que j’ai chaud, que je sue, que c’est normal, avec trois bébés, il faut courir à gauche et à droite, des journées aussi remplies, ça vous élève une température corporelle, mais non, cela n’a rien à voir avec la fièvre des horaires trop chargés. Je ne suis pas simplement débordée : je suis dépassée.

Je ne suis pas seulement la mère de trois petites filles : je suis une femme exténuée qui ne comprend plus ce qu’elle doit faire pour que sa vie redevienne vivable.

Aujourd’hui, F. m’a intimée de rester à la maison pour prendre du temps pour moi, tandis que lui est retourné à l’hôpital prendre soin de Léa, Alice et Béatrice. Parce que oui, elles sont encore à l’hôpital. Elles sont nées le 18 avril 2012 ; nous sommes le 1er novembre, plus de six mois après leur naissance, et entre les deux, elles ont passé à peine un mois avec nous à la maison.

Nous sommes le 1er novembre, jour des morts. Jour des sous-la-terre, jour de ceux pour qui s’est terminé depuis longtemps, jour des corps qui se reposent. Faut-il attendre la mort pour avoir deux minutes à soi ou cela est-il possible un peu avant ? Parce que je n’ai pas pour projet de mourir bientôt, or, j’aurais vraiment, mais alors vraiment besoin de repos.

Mes petits monstres, je les aime, d’un amour brûlant et inexplicable, toutefois, en ce moment, je n’aurais aucune gêne à les laisser au plus offrant. Je m’abstiendrai évidemment de dire à l’acheteur que le modèle vient avec quelques petits défauts de fabrication, que ceux-ci devraient s’estomper avec le temps mais que d’ici là, faudra endurer les demoiselles comme elles sont. Malheureusement, la DPJ et la Protection du Consommateur n’ont toujours pas conclu d’entente et il n’existe aucune garantie prolongée sur les bébés.


lundi 17 septembre 2012

La poésie des jours de merde


J’ai passé le week-end à l’hôpital, au chevet de Béatrice, qui se remet tranquillement d’une pneumonie. Rien d’inquiétant, seulement une situation qui risque de se reproduire souvent au cours des prochains mois, car en tant que grandes prématurées, nos trois poulettes sont très fragiles aux virus et aux bactéries. F. a pris la relève hier en fin de journée et c’est maintenant mon tour de m’occuper de Léa et Alice, pendant que leur petite sœur reprend des forces auprès de son papa. Présentement, elles dorment paisiblement.

La maison est tranquille comme une vieille femme qui sait que son heure approche.

Je me risque à prendre le clavier en sachant très bien qu’à tout moment mon élan risque d’être interrompu par des pleurs, des odeurs de merde ou des cris de faim. Les moments de solitude, de détente ou de contemplation n’existent plus dans ma vie. L’écriture n’est plus possible. Lorsque j’aurais trente minutes à lui consacrer, les idées meurent.

Les mots me fuient. 

Ma réalité est trop concrète pour être décrite par de conceptuels phonèmes. Couches, caca, biberons, suces, doudou, pyjama, rot, régurgitation : comment pourrait-on faire de la poésie avec ces paroles sans images ? Pour écrire, il faut réfléchir. Or, dans le quotidien d’une jeune maman, la réflexion cède sa place au sommeil ; la philosophie, à la scatologie et le poème, aux comptines bêtes qui cherchent vainement à endormir les enfants. 

mardi 24 juillet 2012

Vivre d'une seule main


C’est quand on perd l’usage d’un de ses membres que l’on se rend compte à quel point celui-ci nous est indispensable. Les gestes les plus banals deviennent un calvaire insupportable et prennent dix fois plus de temps à poser; mettre du dentifrice sur sa brosse à dents, enfiler un chandail ou sa petite culotte (le soutien-gorge, on n’y pense même pas; à une main, c’est impossible), couper son steak et même dormir nous apparaissent comme de décourageantes aventures.

Malgré toutes les difficultés que j’éprouve au quotidien en raison de mon poignet fracturé, je reste positive en me disant que cette situation n’est que temporaire, qu’éventuellement, je retrouverai mon cher bras gauche. D’autres n’ont pas cette chance; à la suite d’une maladie ou d’un accident, on a carrément dû leur amputer un bras ou une jambe, voire tout à la fois. Je pense entre autres à Marie-Sol St-Onge, cette jeune artiste peintre, mère de famille, qui a été touchée par la bactérie mangeuse de chair en mars dernier, à la suite de quoi elle fut amputée des quatre membres. Chaque fois que je vis une journée difficile, j’ai une pensée pour cette femme et sa famille, si courageuses.

Même si je sais que ma situation n’est pas la pire d’entre toutes, il m’arrive d’être envahie par la frustration et le découragement. S’il ne s’agissait que de moi, de l’impact que cette blessure a dans ma vie, je l’accepterais probablement mieux. Mais c’est que tout cela a une incidence directe sur mes trois petites filles, de qui je ne puis plus m’occuper convenablement. Je réussis à les bercer, une à la fois, et, au prix d’un peu de douleur, à les faire boire, mais sans plus. Je ne parviens ni à les habiller, ni à changer leur couche, ni à préparer leurs biberons. Pour cela, je dois compter sur mon formidable F., qui en a plein les bras en ce moment, c’est le cas de le dire. En plus de ses trois petites fées, il doit prendre soin de sa femme, lui faire à manger, lui donner son bain (essayez donc de vous laver la tête à une seule main, sans mouiller votre pansement, bien entendu). On dit qu’avoir un enfant est une épreuve pour un couple; en avoir trois d’un coup, quatre si on compte la mère éclopée, ça vous teste la solidité conjugale pas à peu près.

Vivre d’une seule main, c’est une chose; vivre sans ce contact privilégié avec mes filles, sans pouvoir me dévouer entièrement à elles, c’en est une autre, beaucoup plus pénible. Quand Léa crie de douleur parce qu’elle a des coliques, que Béatrice se tortille parce qu’elle a faim ou qu’Alice me réclame parce que sa couche est pleine et que je ne peux rien faire d’autre que de leur caresser le front en leur disant que papa s’en vient, mon cœur de mère veut exploser de colère. 

Durant ma grossesse, en raison des risques qu’elle représentait, j’ai dû apprendre l’abnégation et la patience. Depuis que mes filles sont nées, il y a maintenant plus de trois mois, je continue de travailler ma patience, en plus de développer ma foi – en la vie, en la nature, en tout ce qui est plus grand que moi et qui décide, au final, de mon sort et de celui de mes petites. Avec une patte en moins, je suis forcée d’apprendre à déléguer, à laisser les autres faire les choses à ma place, à leur manière – pas évident pour une indépendante perfectionniste de mon espèce. Ma situation m’oblige également à me détacher de ce qui se passe, à garder une distance entre moi et les évènements, afin de ne pas me laisser emporter par les émotions. Le déni est pour moi une question de survie.

Probablement parce qu’elles sont nées prématurément, que dès leur arrivée dans cette vie j’ai expérimenté la peur et l’impuissance, que j’ai vécu leurs premiers mois loin d’elles, une trâlée de médecins et d’infirmières me séparant de leurs corps fragiles, je suis déjà hautement consciente que mes filles ne m’appartiennent pas. Elles ont un destin bien à elles. Leur individualité et leur caractère sont déjà bien dessinés et peu importe mes tentatives pour les protéger des dangers, je ne pourrai jamais les soustraire à ce grand cirque imprévisible qu’est l’existence. Ce sera à elles de se battre, de décider ce qui est bon pour elles, de choisir ce qu’elles veulent être. Moi, je ne pourrai que les soutenir, les accompagner, m’assurer qu’elles possèdent les outils nécessaires pour réaliser leur dessein.

Au fond, à partir de maintenant, poignet fracturé ou pas, je ne vivrai plus que d’une seule main; de la droite, je vaquerai à mes occupations, écrirai, créerai, tâcherai de fabriquer du meilleur avec ce monde en débâcle qui est le nôtre et de la gauche, je veillerai sur mes filles. Ma paume sur leur tête, une présence, un souffle, une partie de moi sera toujours avec elles, même lorsqu’elles se trouveront à l’autre bout de la planète – car elles seront inévitablement de grandes voyageuses. Parfois, j’oserai un doigt qui pointe le chemin. Or, ces routes que je leur proposerai, elles ne seront jamais tenues de la suivre. Ma main leur servira uniquement d’inspiration et de réconfort.

mercredi 4 juillet 2012

Journal d'une éclopée


Il y a un mois que je n’ai pas écrit ici, faute de temps. J’ai passé toutes ces journées à veiller mes filles à l’hôpital, à les regarder grandir, à espérer que les heures passent aussi rapidement que des battements d’ailes de colibri et qu’elles nous rapprochent ainsi du moment où elles s’en viendraient avec moi à la maison. La semaine passée, je me suis forcée à prendre deux jours de congé afin de me reposer, car ce rythme de vie commençait à me rentrer dedans. Mais comme je suis une hyperactive incapable de s’arrêter, j’ai plutôt profité de ces deux journées pour faire le grand ménage et pour retravailler mon deuxième livre, qui sortira à l’automne.

Samedi, avec F., nous avions décidé de nous rendre à l’hôpital tôt le matin afin d’y laisser le lait maternel dont les petites avaient besoin pour la journée et d’ensuite filer en Beauce, au chalet de mon père, pour profiter du soleil, passer du temps en famille et recharger nos batteries. Nous sommes arrivés peu avant l’heure du dîner, avons mangé d’excellents roteux sur le barbèque, lancé quelques blagues et nous sommes dirigés aux abords du lac. Les uns faisaient du Seadoo pendant que les autres se faisaient bronzer ou sirotaient une bière sans alcool tout en jasant de tout et de rien avec le paternel (devinez laquelle de ces activités était la mienne). Mon chum, lui, avait choisi de faire une petite sieste dans le chalet, épuisé par la digestion de ses hot-dogs et notre quotidien complètement exténuant des derniers mois.

Après la siesta de F., j’avais envie qu’on aille faire une promenade en quatre roues, pénards, les cheveux dans le vent et les yeux perdus à l’horizon. F., qui n’avait jamais fait de quatre roues, préférait tout de même conduire, ne faisant vraisemblablement pas confiance à mes talents de chauffeuse tout terrain. Mon père nous a laissé son téléphone afin que nous puissions le rejoindre si jamais nous tombions en panne. Munis de nos casques, le cœur léger et du soleil plein la tête, nous sommes partis à l’aventure.

L’expédition n’aura duré que cinq minutes.

Nous étions encore sur le rang, à la recherche d’un chemin de terre où nous pourrions pénétrer, quand Francesco s’est arrêté. « J’ai de la difficulté à contrôler le véhicule, il dévie constamment sur la droite », m’a-t-il dit. Il est tout de même reparti, en étant vigilant et en tentant de compenser la déviation du volant. Trente secondes plus tard, nous avons pris le champ.

Le quatre roues est parti vers la droite, probablement à cause de l’inclinaison de la route qui était plus accentuée à cet endroit, et F. n’a pas été en mesure de rectifier sa trajectoire. J’ai cru sur le coup qu’il essayait de faire une blague en feignant d’emprunter un chemin qui n’en était pas un. Mais non. F. n’était tout simplement plus maître de la situation. Il a tout juste réussi à faire courber le véhicule vers la gauche de sorte que celui-ci ne s’est pas complément renversé sur nous une fois au fond du fossé.

La scène s’est échelonnée sur deux secondes et demie ; j’ai eu l’impression qu’elle s’est étendue sur des heures. Tout a défilé si vite dans ma tête. Je me disais « eh merde, des triplettes pu de parents, ce n’est vraiment pas une histoire qui finit bien ». Finalement, il y a eu plus de peur que de mal. F. s’est relevé d’un bond, poussé par l’adrénaline. Voyant que j’étais incapable de me retirer de l’emprise du quatre roues, il s’est mis à paniquer, croyant que ma jambe était coincée sous le mastodonte ou, pire, que celle-ci avait été déchiquetée par la bête. En vérité, c’était seulement ma gougoune qui était prise et qui m’empêchait d’enlever ma jambe de là. (Des gougounes, je sais, ce n’est pas ce qu’on appelle un équipement idéal pour faire du quatre roues, mais finalement, une chance que c’est ce que je portais, j’ai ainsi eu moins de difficulté à sortir de mon piège !)

F. n’en avait que pour ma jambe, convaincu qu’elle était blessée, tandis que moi j’essayais de lui faire comprendre que c’était mon bras le problème. Je n’arrivais pas à me relever, incapable de prendre appui sur mon poignet gauche, qui était rendu mou comme le phallus d’un vieillard qui n’arrive plus à bander devant les photos illicites de jeunes femmes qui n’ont pas tout à fait l’âge de faire de la pornographie. Je ne ressentais pas de douleur. Elle était engourdie par l’adrénaline. C’est seulement une fois assise dans la voiture de deux bons samaritains qui passaient par là et qui ont proposé de me ramener au chalet de mon père que la douleur a fini par ressortir. Et elle était vive. Je savais que je n’aurais pas le choix de me rendre à l’urgence. Une journée sans aller à l’hôpital, ce n’est pas possible dans ma vie.

J’ai attendu 2 heures à l’hôpital de Saint-Georges sans que rien ne se passe. Je suis allée voir l’infirmière au triage pour lui demander si selon elle je passerais dans la prochaine heure puisque je devais absolument retourner chez moi pour tirer mon lait – dans l’énervement, une fille ne pense pas nécessairement à prendre son tire-lait. Selon elle, j’en avais pour au moins encore une heure à attendre. J’ai donc décidé de repartir chez mon père afin d’aller me vider les seins et d’éviter de faire une mastite – j’étais déjà suffisamment mal amanchée. Quand je suis revenue à l’hôpital, bien entendu, ils avaient appelé mon nom. Comme je n’étais pas présente, ils m’ont sortie de la liste. J’avais juste envie de brailler. L’infirmière a eu pitié de moi et m’a fait passée tout de suite, considérant que le fait de devoir allaiter était une raison valable pour quitter momentanément la file d’attente. Si elle avait su que j’allaitais non pas un, mais bien trois bébés, j’aurais probablement eu le droit à un massage de pieds, en plus de sa pitié.

J’ai fini par sortir de là à 23h15. Sans plâtre. Car les orthopédistes ne travaillent pas le soir. Ni la fin de semaine. Et encore moins le jour de la Confédération. Et le lundi suivant. Bref, je n’ai eu mon plâtre qu’hier matin, 72 heures après l’accident. Pour ce, il m’a fallu attendre un autre 4 heures à l’hôpital de Lévis. En Italie, 2 heures en tout et pour tout auraient suffi à régler mon problème. Parfois, je me demande pourquoi je ne suis pas restée là-bas pour accoucher. D’autant plus que dans ce pays, le quatre roues n’est pas un sport très, très populaire. Remarquez, mon destin étant ce qu’il est, j’aurais probablement fini par me casser le poignet autrement. Peut-être en m’enfargeant dans un saucisson traînant inexplicablement par terre. Au moins, là-bas, j’aurais pu me saouler pour oublier mes problèmes sans que ça ne me coûte un bras.

jeudi 7 juin 2012

La terre qui tremble


Les temps ont changé. La terre a tremblé. Ma vie ne sera plus jamais la même.

J’ai fait un lapsus en rédigeant cette phrase : j’ai écrit la « mienne » plutôt que la « même ». Ma vie ne sera plus jamais la mienne. Parce que je suis une maman. La mère de trois merveilleuses petites filles pleines de courage et de vigueur. Mon unique priorité dorénavant est de m’assurer qu’elles soient bien, qu’elles aient tout ce qui leur faut pour guérir, grandir, devenir des petites humaines surprenantes.

Quand j’étais enceinte, j’en avais l’impression, maintenant, j’en possède la conviction : Léa, Alice et Béatrice vont changer le monde. Elles ont d’abord changé le mien, puis, bientôt, elles changeront le vôtre. Elles sont venues ici parce qu’elles avaient de grandes choses à accomplir. Entourées des autres enfants de leur génération, elles se chargeront de modifier le cours de l’histoire, de mettre fin à notre torpeur, de faire avancer les causes les plus nobles. De réaliser les rêves que nous mijotons depuis si longtemps mais auxquels nous n’avons jamais eu la force de donner vie.

Tous s’entendent pour dire qu’il se passe quelque chose d’extraordinaire au Québec en ce moment – extraordinaire dans le sens de « en dehors de l’ordinaire ». Nous assistons au réveil d’un peuple qui trop longtemps s’est laissé endormir par les discours politiques et autres puissants somnifères. La jeunesse a envahi les rues et crié au visage de ses aînés leurs quatre vérités. Plusieurs, beaucoup moins jeunes, ont emboîté le pas et choisi de militer auprès de leurs enfants. Un incroyable élan de solidarité s’est emparé des citoyens, des voisins individualistes à qui nous n’avions jamais parlé auparavant, des quidams les moins politisés. Les gens descendent ensemble dans la rue pour faire valoir une cause commune. Nous semblons redécouvrir peu à peu le sens des mots bien commun et projet de société.

C’est dans ce contexte effervescent que j’ai donné naissance à mes triplettes. Et à une échelle plus personnelle, j’ai pu remarquer à quel point les gens peuvent être généreux, solidaires et dévoués. J’ai reçu des dizaines et des dizaines de mots d’encouragement, des dons en argent, des sacs de vêtements, des jouets, divers articles pour bébés, la plupart du temps de la part de personnes que je connaissais peu ou prou. Des inconnus ont fait preuve d’une incroyable grandeur d’âme à mon égard. Beaucoup se sont laissés toucher par mon histoire. Émus, ils ont voulu y contribuer, par de petits gestes, de sincères paroles. Jamais je n’aurais pensé qu’une naissance pouvait soulever autant d’enthousiasme et déclencher de si belles vagues de bonté. Par les réactions que leur venue a provoquées, déjà, Léa, Alice et Béatrice ont à mes yeux changé le monde ou, du moins, l’opinion que j’avais de celui-ci.

Le monde change, oui. Il bouge. Au propre comme au figuré. En Italie en ce moment, il vibre sans cesse. Sous les pieds apeurés la terre se meut. Le paysage se refaçonne et fait frémir un peuple désemparé devant la force inexpugnable de la nature. La ville d’origine du père de mes enfants est présentement « zone rouge ». C’est l’état d’alerte. Le centre historique est fermé depuis des semaines, devant la menace d’écroulement de certains buildings – dont certains datent de l’époque médiévale. Si j’étais restée en Italie comme prévu, je serais probablement en train d’accoucher en pleine nature en ce moment, car l’hôpital de Carpi a été fermé et les patients ont été placés dans des tentes dans le parc adjacent. Les grands-parents des triplettes, qui ne peuvent rien faire d’autre qu’espérer que les secousses s’estompent et que le calme revienne, passent leur journée à attendre que le temps s’écoule et qu’arrive le moment de leur départ pour le Québec, où ils viendront en août prochain. Ils regardent les photos de leurs petites-filles et cela leur procure le courage nécessaire pour passer au travers de cette épreuve. Léa, Alice et Béatrice, petites porteuses d’espoir. Visages inspirants, moues apaisantes, regards déterminés.

La terre tremble. Le monde change. L’avenir est incertain et le présent, confus. Dans tout ce chaos, les enfants sont la seule certitude que nous puissions avoir. Grâce à eux, nous gagnerons. La vie aura raison, et tout ce qui tente de la ternir, de l’ensevelir, de la briser, périra sous les armes des guerriers solidaires. 

mardi 8 mai 2012

Venir au monde, ou comment le laisser venir à soi


Le 18 avril dernier, j’ai subi une césarienne d’urgence. En l’espace de quelques heures, mon état est passé de stable à « il n’y a plus de retour possible madame, il faut absolument vous ouvrir là, maintenant, et aller chercher vos bébés ». J’étais rentrée à l’hôpital cinq jours plus tôt en croyant devoir y passer au moins un mois et demi alitée, à attendre qu’il soit l’heure pour mes poulettes de se pointer le bout du nez. J’avais aménagé ma chambre pour qu’elle soit confortable et accueillante, puisque j’étais convaincue qu’elle serait ma maison pour plusieurs longues semaines. Des livres, des DVD, des oreillers, des couvertures, des peluches, des jeux de société, mon ordinateur, des vêtements confortables, de la musique, de la nourriture : j’étais équipée pour faire du camping pré-accouchement pendant des lustres. Finalement, les lustres se sont transformés en fractions de seconde.

Durant la nuit, j’avais eu quelques pertes étranges, que la gynécologue de garde avait analysées pour finalement déduire que ce n’était rien de préoccupant. Puis, toute la matinée, j’avais eu des contractions plutôt inconfortables, qui se sont accentuées peu avant le dîner. Les infirmières ne s’inquiétaient pas outre mesure, convaincues que ça passerait. « Couchez-vous sur le côté gauche pendant une demi-heure madame, vous me direz si vous vous sentez mieux. » Résultat : me sens pas mieux pantoute. « Couchez-vous sur l’autre côté alors. » D’accord. Mais ça ne passe pas. Du tout. J’ai mal. Et les contractions sont de plus en plus rapprochées. « Combien de temps entre chacune, madame ? » Tout à l’heure c’était aux 5-6 minutes, là, j’en suis aux 2-3 minutes. Tout à coup, on a commencé à me prendre au sérieux.

Vers 14h, ma gynécologue est venue m’ausculter. J’étais dilatée à 5 centimètres. J’ai vu un début de panique dans ses yeux. « Si j’étais toi, j’appellerais ton chum. Il y a de fortes chances que ça se passe aujourd’hui. » Quinze minutes plus tard, le ton était sans équivoque. « Tu es dilatée à 8 centimètres. Il n’y a plus de revenez-y. Ça va être la césarienne d’urgence ma belle. J’avise tout de suite l’équipe médicale. On t’amène dans la salle d’opération. »

En temps normal, je n’aurais pas dû me rendre là. Je n’étais pas censée connaître les contractions efficaces et la dilatation du col de l’utérus. On était censé planifier ma césarienne à l’avance et la faire dans le calme, avant même que le travail ne commence. Mon corps a décidé que ça se passerait autrement. Pour une raison ou une autre, il a cru qu’il valait mieux expulser mes trois poulettes, soit pour les protéger elles ou pour me protéger moi. J’ai donc su ce qu’étaient les contractions. La douleur. La vraie. Celle que supposément aucun homme ne pourrait endurer. Messieurs (et mesdames qui n’avez jamais accouché), si vous vous demandez à quoi cela ressemble, je vous dirais ceci : la douleur des contractions s’apparente drôlement à celle qu’on peut ressentir lorsqu’on a une grosse envie de caca. Vous savez, ce moment juste avant que les sphincters se relâchent et qu’enfin nos intestins se libèrent ? La différence, c’est que dans le cas d’une envie de caca, la douleur dure tout au plus quelques secondes, alors que dans celui d’une contraction, elle dure plutôt quelques minutes. Ça n’a rien de romantique comme comparaison, mais c’est la description la plus juste que je pourrais vous donner.

Dans un sens, je suis contente d’avoir connu cette douleur. D’être passée par ce chemin. D’avoir fréquenté l’insupportable. Cela rendait mon expérience d’accouchement plus concrète en quelque sorte. Et moi, j’étais encore plus réelle. Je faisais dorénavant partie des milliards de femmes qui ont souffert pour donner la vie, depuis les origines de l’humanité. J’étais humaine, voilà. Dans tout ce que cela comporte de faiblesse et de souffrance.

Je n’ai aucunement eu le temps de me préparer mentalement à l’accouchement. À 27 semaines de grossesse, on n’en est pas là encore dans sa tête. Même dans le cas d’une grossesse à risque, on se dit qu’on a encore bien du temps devant soi pour se faire à l’idée de perdre sa bedaine, pour visualiser la manière dont cela se passera, pour rencontrer l’anesthésiste et le médecin qui procéderont à son opération. Mais on ne sait jamais réellement de combien de temps on dispose. Le temps est obstiné, s’étire indéfiniment ou rétrécit soudainement, sans égards à notre hâte ou à notre angoisse.

Léa était déjà engagée lorsqu’on m’a mise sur la table d’opération. Mon médecin me répétait de ne pas pousser. L’inverse de ce qu’on dit aux femmes normalement. Il fallait que je la retienne le plus longtemps possible, car si elle commençait à sortir par voies naturelles, on n’avait plus le choix de procéder ainsi et cela pouvait mettre en danger ses deux sœurs.

On cherchait à me faire l’épidural, mais on avait de la difficulté à me piquer, car mes vertèbres étaient trop rapprochées. L’anesthésiste m’enjoignait de faire le dos rond, afin de lui faciliter la tâche. « Rentrez votre nombril et poussez le dos vers l’extérieur. » Quel nombril ?! Mon nombril n’existe plus depuis au moins 3 mois ! Et essayez donc, vous, de rentrer votre nombril quand vous avez une bedaine grosse comme une citrouille s’étant mérité le titre de la plus grande citrouille jamais récoltée à Saint-Barnabé. Allez-y ! Essayez de faire le dos rond quand votre niveau de douleur atteint 23 sur une échelle de 10. Il a fallu qu’une infirmière me plie en deux elle-même et me force à rester dans cette position en me serrant dans ses bras, afin que l’anesthésiste puisse faire sa job. Après, magiquement, je ne ressentais plus rien.

Des dizaines de personnes tournaient autour de moi. Plusieurs me parlaient, parfois en même temps. Je ne comprenais rien de ce qu’elles racontaient, toute concentrée que j’étais sur mes jambes : je ne les sentais plus. Mon corps était complètement gelé jusqu’à la hauteur des poumons. Je respirais péniblement et j’avais même de la difficulté à bouger mes doigts. J’avais l’impression que plus jamais je ne parviendrais à me mouvoir correctement. Des relents d’anesthésiant me montaient jusqu’au cerveau – sentiment similaire à celui vécu après avoir fumé un gros joint de Québec Gold. F. me tenait la main, je lui souriais. Sans m’en rendre compte, je faisais des petites blagues, histoire de détendre l’atmosphère. Paraît-il que j’avais l’air vraiment relax. Pas inquiète du tout. Je n’ai tout simplement pas eu le temps de m’inquiéter, de me demander comment tout cela allait se dérouler. Je ne pouvais faire autrement que de m’abandonner aux mains des médecins et de me dire « advienne que pourra ».

Je sentais que des gens jouaient dans mon abdomen, mais je n’avais aucune idée de ce qu’ils trafiquaient. Puis, après quelques minutes, on m’a présenté deux de mes bébés. Je n’avais même pas senti qu’on les avait retirés de mon ventre, ne saisissais pas trop ce qu’ils faisaient là, devant moi. Léa me regardait avec ses grands yeux, l’air de se demander tout comme moi ce qu’elle foutait en dehors de mon corps. J’ai vu Alice rapidement, on devait se dépêcher de l’amener sous une source de chaleur. Béatrice était déjà à l’unité néonatale, car elle avait besoin d’aide pour respirer. Mes poulettes étaient nées. Et moi, plus jamais je ne serais la même personne. J’avais un trou béant dans l’abdomen et le cœur soudainement trois fois plus grand, celui-ci ayant explosé sous le poids de ce nouvel amour qui venait de naître. Mon amour incommensurable pour ces trois petits êtres prêts à tout pour vivre.