mardi 8 mai 2012

Venir au monde, ou comment le laisser venir à soi


Le 18 avril dernier, j’ai subi une césarienne d’urgence. En l’espace de quelques heures, mon état est passé de stable à « il n’y a plus de retour possible madame, il faut absolument vous ouvrir là, maintenant, et aller chercher vos bébés ». J’étais rentrée à l’hôpital cinq jours plus tôt en croyant devoir y passer au moins un mois et demi alitée, à attendre qu’il soit l’heure pour mes poulettes de se pointer le bout du nez. J’avais aménagé ma chambre pour qu’elle soit confortable et accueillante, puisque j’étais convaincue qu’elle serait ma maison pour plusieurs longues semaines. Des livres, des DVD, des oreillers, des couvertures, des peluches, des jeux de société, mon ordinateur, des vêtements confortables, de la musique, de la nourriture : j’étais équipée pour faire du camping pré-accouchement pendant des lustres. Finalement, les lustres se sont transformés en fractions de seconde.

Durant la nuit, j’avais eu quelques pertes étranges, que la gynécologue de garde avait analysées pour finalement déduire que ce n’était rien de préoccupant. Puis, toute la matinée, j’avais eu des contractions plutôt inconfortables, qui se sont accentuées peu avant le dîner. Les infirmières ne s’inquiétaient pas outre mesure, convaincues que ça passerait. « Couchez-vous sur le côté gauche pendant une demi-heure madame, vous me direz si vous vous sentez mieux. » Résultat : me sens pas mieux pantoute. « Couchez-vous sur l’autre côté alors. » D’accord. Mais ça ne passe pas. Du tout. J’ai mal. Et les contractions sont de plus en plus rapprochées. « Combien de temps entre chacune, madame ? » Tout à l’heure c’était aux 5-6 minutes, là, j’en suis aux 2-3 minutes. Tout à coup, on a commencé à me prendre au sérieux.

Vers 14h, ma gynécologue est venue m’ausculter. J’étais dilatée à 5 centimètres. J’ai vu un début de panique dans ses yeux. « Si j’étais toi, j’appellerais ton chum. Il y a de fortes chances que ça se passe aujourd’hui. » Quinze minutes plus tard, le ton était sans équivoque. « Tu es dilatée à 8 centimètres. Il n’y a plus de revenez-y. Ça va être la césarienne d’urgence ma belle. J’avise tout de suite l’équipe médicale. On t’amène dans la salle d’opération. »

En temps normal, je n’aurais pas dû me rendre là. Je n’étais pas censée connaître les contractions efficaces et la dilatation du col de l’utérus. On était censé planifier ma césarienne à l’avance et la faire dans le calme, avant même que le travail ne commence. Mon corps a décidé que ça se passerait autrement. Pour une raison ou une autre, il a cru qu’il valait mieux expulser mes trois poulettes, soit pour les protéger elles ou pour me protéger moi. J’ai donc su ce qu’étaient les contractions. La douleur. La vraie. Celle que supposément aucun homme ne pourrait endurer. Messieurs (et mesdames qui n’avez jamais accouché), si vous vous demandez à quoi cela ressemble, je vous dirais ceci : la douleur des contractions s’apparente drôlement à celle qu’on peut ressentir lorsqu’on a une grosse envie de caca. Vous savez, ce moment juste avant que les sphincters se relâchent et qu’enfin nos intestins se libèrent ? La différence, c’est que dans le cas d’une envie de caca, la douleur dure tout au plus quelques secondes, alors que dans celui d’une contraction, elle dure plutôt quelques minutes. Ça n’a rien de romantique comme comparaison, mais c’est la description la plus juste que je pourrais vous donner.

Dans un sens, je suis contente d’avoir connu cette douleur. D’être passée par ce chemin. D’avoir fréquenté l’insupportable. Cela rendait mon expérience d’accouchement plus concrète en quelque sorte. Et moi, j’étais encore plus réelle. Je faisais dorénavant partie des milliards de femmes qui ont souffert pour donner la vie, depuis les origines de l’humanité. J’étais humaine, voilà. Dans tout ce que cela comporte de faiblesse et de souffrance.

Je n’ai aucunement eu le temps de me préparer mentalement à l’accouchement. À 27 semaines de grossesse, on n’en est pas là encore dans sa tête. Même dans le cas d’une grossesse à risque, on se dit qu’on a encore bien du temps devant soi pour se faire à l’idée de perdre sa bedaine, pour visualiser la manière dont cela se passera, pour rencontrer l’anesthésiste et le médecin qui procéderont à son opération. Mais on ne sait jamais réellement de combien de temps on dispose. Le temps est obstiné, s’étire indéfiniment ou rétrécit soudainement, sans égards à notre hâte ou à notre angoisse.

Léa était déjà engagée lorsqu’on m’a mise sur la table d’opération. Mon médecin me répétait de ne pas pousser. L’inverse de ce qu’on dit aux femmes normalement. Il fallait que je la retienne le plus longtemps possible, car si elle commençait à sortir par voies naturelles, on n’avait plus le choix de procéder ainsi et cela pouvait mettre en danger ses deux sœurs.

On cherchait à me faire l’épidural, mais on avait de la difficulté à me piquer, car mes vertèbres étaient trop rapprochées. L’anesthésiste m’enjoignait de faire le dos rond, afin de lui faciliter la tâche. « Rentrez votre nombril et poussez le dos vers l’extérieur. » Quel nombril ?! Mon nombril n’existe plus depuis au moins 3 mois ! Et essayez donc, vous, de rentrer votre nombril quand vous avez une bedaine grosse comme une citrouille s’étant mérité le titre de la plus grande citrouille jamais récoltée à Saint-Barnabé. Allez-y ! Essayez de faire le dos rond quand votre niveau de douleur atteint 23 sur une échelle de 10. Il a fallu qu’une infirmière me plie en deux elle-même et me force à rester dans cette position en me serrant dans ses bras, afin que l’anesthésiste puisse faire sa job. Après, magiquement, je ne ressentais plus rien.

Des dizaines de personnes tournaient autour de moi. Plusieurs me parlaient, parfois en même temps. Je ne comprenais rien de ce qu’elles racontaient, toute concentrée que j’étais sur mes jambes : je ne les sentais plus. Mon corps était complètement gelé jusqu’à la hauteur des poumons. Je respirais péniblement et j’avais même de la difficulté à bouger mes doigts. J’avais l’impression que plus jamais je ne parviendrais à me mouvoir correctement. Des relents d’anesthésiant me montaient jusqu’au cerveau – sentiment similaire à celui vécu après avoir fumé un gros joint de Québec Gold. F. me tenait la main, je lui souriais. Sans m’en rendre compte, je faisais des petites blagues, histoire de détendre l’atmosphère. Paraît-il que j’avais l’air vraiment relax. Pas inquiète du tout. Je n’ai tout simplement pas eu le temps de m’inquiéter, de me demander comment tout cela allait se dérouler. Je ne pouvais faire autrement que de m’abandonner aux mains des médecins et de me dire « advienne que pourra ».

Je sentais que des gens jouaient dans mon abdomen, mais je n’avais aucune idée de ce qu’ils trafiquaient. Puis, après quelques minutes, on m’a présenté deux de mes bébés. Je n’avais même pas senti qu’on les avait retirés de mon ventre, ne saisissais pas trop ce qu’ils faisaient là, devant moi. Léa me regardait avec ses grands yeux, l’air de se demander tout comme moi ce qu’elle foutait en dehors de mon corps. J’ai vu Alice rapidement, on devait se dépêcher de l’amener sous une source de chaleur. Béatrice était déjà à l’unité néonatale, car elle avait besoin d’aide pour respirer. Mes poulettes étaient nées. Et moi, plus jamais je ne serais la même personne. J’avais un trou béant dans l’abdomen et le cœur soudainement trois fois plus grand, celui-ci ayant explosé sous le poids de ce nouvel amour qui venait de naître. Mon amour incommensurable pour ces trois petits êtres prêts à tout pour vivre. 

mardi 24 avril 2012

Lettre à notre mère


Maman,

       Nous avons bien reçu ta lettre de la semaine dernière. Tu dois te demander pourquoi alors nous n’en avons pas tenu compte et avons décidé de nous pointer le bout du nez le jour suivant son envoi. Laisse-nous t’expliquer.
        Nous avions l’intention au départ de rester encore quelques semaines dans ton ventre, cependant, une suite d’événements a fait en sorte que nous sommes devenues réellement impatientes de voir le monde extérieur, malgré tes conseils et ton invitation à demeurer encore un peu plus longtemps bien au chaud en ton sein.
         Premièrement, nous t’avouerons (« nous » incluant Léa et Béatrice) que nous commencions à être un peu tannées de nous faire piocher dessus par Alice ! Tu l’avais toi-même remarqué, c’est une petite hyperactive et elle n’avait de cesse de se mouvoir, d’organiser des spectacles de gymnastique et de nous demander de jouer avec elle. Cela commençait à être plutôt difficile de se reposer là-dedans, avec elle qui grouillait tout le temps. Bon, nous non plus nous ne donnions pas notre place parfois, mais avoue que nous étions tout de même plus sages la majeure partie du temps ?
           En ce qui me concerne (c’est Léa qui parle), j’étais de plus en plus à l’étroit et cela ne me plaisait guère. Les filles étaient installées par-dessus moi et je devais supporter leur poids constamment. Je m’excuse maman, j’ai flanché. Je suis sûre que tu comprendras. Il n’est pas toujours évident de porter le monde sur ses épaules, n’est-ce pas ? C’est moi qui ai déclenché tes contractions. À vrai dire, je n’ai pas fait exprès, c’est comme parti tout seul. Ma tête était appuyée sur le col de ton utérus et, soudainement, je me suis sentie glisser. Je sais que j’ai donné la frousse à ton médecin, qui ne voulait absolument pas que tu accouches naturellement ; tout ça s’est passé très vite et personne n’était prêt à nous recevoir. Finalement, ils se sont bien débrouillés et je me suis sentie convenablement accueillie quand je suis sortie. Au fait, je ne comprends pas trop une chose : comment se fait-il qu’ils ont découpé une porte dans ton ventre pour venir nous chercher alors que nous avions déjà une jolie fenêtre par laquelle nous échapper ? J’espère que ça ne fait pas trop mal, ce gros trou qu’ils t’ont fait dans le corps. Si jamais nous nous rendions compte que le monde n’est pas si excitant que cela finalement et que nous décidions de retourner dans ton ventre, crois-tu que nous pourrions emprunter ce chemin que les médecins ont tracé pour nous ?
             Moi (Alice), en tout cas, je ne suis pas sûre qu’on ait pris la meilleure décision en sortant de toi. C’est moi ou il fait vraiment froid dehors ? À propos, cette lampe qu’ils nous ont foutu au-dessus de la tête, à quoi elle sert ? Ils viennent de nous l’enlever en fait et cela m’arrange, je l’admets. Pourquoi nous aveugler avec cette intense lumière, jour et nuit ? Pas moyen de dormir en paix ! Disons que l’éclairage tamisé de ton intérieur me plaisait davantage. Et en dedans, nous n’avions pas ces espèces de bout de papier irritant sous les fesses pour recueillir notre urine. Une couche, que ça s’appelle, je crois. Quand elle est pleine, sérieusement, c’est trop désagréable ! Tu as vu l’autre jour comme je l’ai fait comprendre à l’infirmière qui prend soin de moi ?! Je pense qu’elle m’a trouvée bien drôle quand j’ai fait le pont, en poussant avec mes pieds sur le rebord de mon petit lit et en arquant le dos ; je ne pouvais pas supporter que mon fessier touche une seconde de plus à cette couche imbibée de pipi !
           Pour ma part, (je suis Béatrice, tu me reconnais ?), je voulais juste te dire que je trouvais ça plutôt sympa ici jusqu’à présent. Bon, je m’attendais à de la nourriture un peu plus variée – à force de t’entendre parler de bouffe et de voir tout ce qui passait par ton estomac au fil des derniers mois, j’avais espoir que nous aussi aurions droit à toutes ces victuailles –, mais j’ai cru comprendre qu’il nous faudrait attendre encore quelques mois avant de pouvoir goûter à autre chose qu’à du soluté ou à ton lait. Cela étant dit, j’ai commencé à être nourrie avec ton lait hier et je le trouve pas mal. C’est chaud, c’est réconfortant. Je sens que ça va me donner des forces pour affronter les jours à venir. Les médecins ont l’air de dire que nous aurons encore plusieurs petites épreuves à surmonter. Ne t’en fais pas, nous y parviendrons. Je sais qu’au début j’ai pu laisser croire que j’étais un peu plus paresseuse et moins battante que mes deux sœurs, or, c’est seulement que j’étais très fatiguée du voyage que nous venions d’accomplir. Je ne suis pas aussi énergique que Léa et Alice, moi : je préfère me prélasser, méditer, faire la grasse matinée. Je sais que tu es pareille, alors ne fais pas semblant de ne pas comprendre.
            Nous voulions te rassurer et te dire à quel point nous étions prêtes à tout pour demeurer ici, avec toi et papa. Il aurait probablement été plus sage de rester dans ta bedaine encore quelque temps, sauf que nous ne souhaitions pas abuser de ton hospitalité. Nous voyions bien que cet immense ballon que tu devais trimballer commençait à t’importuner joyeusement et que tu n’étais pas tout à fait heureuse avec cette obligation que le médecin t’avait imposée de te reposer et de bouger le moins possible.
Nous nous sommes concertées et nous avons convenu qu’il valait peut-être mieux sortir afin que tu puisses te reposer à la maison plutôt qu’à l’hôpital. Ainsi, dès que tu iras mieux, tu auras tout le loisir de compléter la décoration de notre chambre et l’achat des quelques meubles et objets dont nous aurons besoin et qui ne sont pas encore cochés sur ta liste. Nous croyons que de cette manière, tu seras réellement prête à nous accueillir au début de l’été, lorsque nous aurons à notre tour notre congé de l’hôpital. Et nous, nous continuerons notre croissance avec l’aide de toutes ces gentilles mesdames qui prennent si bien soin de nous à l’unité néonatale. Dis à papa de ne pas se faire de mauvais sang, tout se passera sans heurts.
          Dans ta lettre, tu disais que nous t’avions appris le vrai sens des mots patience et abnégation. Pour notre part, tu nous as déjà fait comprendre ce que voulaient signifier se battre, défendre ses idées, lutter pour les bonnes causes et ne jamais laisser tomber. Bref, nous prenons modèle sur toi pour mener notre bataille pour la vie, et c’est avec détermination que nous entamons cette intrigante aventure qu’est l’existence.
           
            Donne un bisou à papa de notre part,

                                                                     Léa, Alice et Béatrice

vendredi 20 avril 2012

Les plaisirs insoupçonnés



Le quotidien est une réalité qui en rebute plusieurs. Nombre de gens cherchent à défier la routine de toutes les manières possibles, à éviter les pièges d’une vie trop régulière et prévisible. Pourtant, le quotidien a quelque chose de merveilleux, quand on y pense. Depuis que je suis enceinte, et particulièrement depuis que je suis au repos forcé en raison des risques que représente ma grossesse, le quotidien n’a plus la même signification pour moi. Les gestes, les paroles et les événements les plus banals ont pris un tout autre sens.

Quand on est autorisé à quitter son lit ou son divan uniquement pour aller aux toilettes ou prendre une douche rapide, on vient à s’ennuyer de l’époque où l’on pouvait faire le ménage, les courses et le souper sans restriction ! On découvre que le bonheur se trouve véritablement dans les petites choses. Un verre de lait au chocolat, un morceau de pain aux bananes fait maison ou un yogourt Activia suffisent parfois à faire notre journée.

Tout le monde connaît les publicités d’Activia, dans lesquelles on nous encourage à manger un yogourt par jour afin de bénéficier de tous les bienfaits des probiotiques. Je dirais que je ne suis pas vraiment du genre à être influencée par la pub de façon générale, cependant, quand un produit est bon, il est bon, et je n’hésite pas à me le procurer et à en parler en bien. C’est pourquoi quand Danone m’a approchée pour savoir si j’accepterais de parler de leur produit sur mon blogue, je n’ai pas hésité.

Depuis plusieurs mois, les petits pots verts de Danone m’accompagnent dans ma routine de future maman de triplés et ponctuent mes journées de volupté. Que ce soit au déjeuner, comme collation ou pour dessert, au moins une fois par jour, je mange un « yaourt », comme disent les Français. Je laisse la substance douce et crémeuse fondre sur ma langue, savoure sa texture lisse et onctueuse, croque dans les gros morceaux de fruits parfois cachés à l’intérieur avec délectation ; ce petit moment devient pour moi l’occasion de renouer avec mes sens, de me réapproprier mon corps.

Effectivement, j’ai souvent l’impression que mon corps ne m’appartient plus, que je ne suis plus qu’une usine à bébés et qu’il n’y a plus que mon immense bedaine qui compte, au détriment de mes besoins et de mes envies propres. Par contre, quand je mange mon Activia, c’est pour moi que je le fais, pas pour qui que ce soit d’autre. Et je me dis que malgré tout, la vie goûte bon.



mardi 17 avril 2012

Lettre à Léa, Alice et Béatrice


Mes petites, mes filles, mes amours,

         Il y a cinq mois (cinq mois « civils », selon le calendrier grégorien, non pas cinq mois de grossesse – je sais, c’est mêlant, mais ce n’est pas tout à fait la même chose), j’ai appris une nouvelle qui a changé ma vie : j’ai su que j’étais enceinte. Votre père et moi désirions au plus haut point avoir un enfant alors cette annonce nous a grandement réjouis, bien que surpris un peu, puisque nous venions tout juste de commencer à essayer de nous « reproduire ».
Je me revois encore dans la salle de bains, à 5 h 00 du matin (je sais, il était tôt, mais on dit qu’il est mieux d’effectuer le test de grossesse avec la première urine de la journée ; j’avais terriblement envie et je ne voulais pas gaspiller mon précieux premier pipi du matin !). J’essayais tant bien que mal de sortir le test de son emballage – je tremblais, j’étais si excitée de connaître la réponse, j’avais de la difficulté à contenir mes mains nerveuses. La réponse fut extrêmement rapide et sans équivoque ; à peine deux secondes après avoir trempé le bâtonnet dans mon urine, un symbole « + » y est apparu.
J’ai couru jusqu’à la chambre pour montrer le résultat à votre papa, qui ne comprenait rien de ce qui se passait, tout endormi qu’il était encore. C’est positif mon amour, je suis enceinte. – Hein !? – On va avoir un bébé ! Sa joie était si intense, elle illuminait la pièce en entier, comme si déjà le jour s’était levé. Il faisait pourtant toujours nuit et il était trop tôt pour que nous puissions partager notre excitation avec qui que ce soit. Il est si pénible de garder un bonheur aussi grand uniquement pour soi – cela fait presque mal.
Huit semaines plus tard, nous avons appris une autre nouvelle qui a complètement bouleversé notre existence : lors de la première échographie de routine, on nous a annoncé que nous attendions non pas un, mais bien trois bébés. Le choc fut immense. Nous avons mis une dizaine de jours à nous en remettre, à comprendre ce qui venait d’arriver. Les miracles, aussi merveilleux soient-ils, sont toujours un peu difficiles à avaler. L’humain n’est pas habitué à ainsi perdre le contrôle de sa vie, lui qui se croit supérieur à tous les autres êtres vivants. Lorsque survient un événement relevant d’une entité vraisemblablement plus puissante que lui, il peut éprouver de la difficulté à accepter son sort et, surtout, son statut d’être aussi faible et impuissant que les autres.
Quelle entité a décidé de mettre trois bébés plutôt qu’un dans mon ventre, je l’ignore. Certains l’appelleront Dieu, d’autres, tout simplement « la Nature » ou « la Vie » – une chose est sûre : les phénomènes que nous ne saisissons pas toujours bien, nous aimons beaucoup les affubler de noms qui s’écrivent avec la majuscule au début. Pour ma part, j’aime bien croire que c’est vous-mêmes qui avez décidé de venir au monde toutes en même temps. De faire de mon ventre votre refuge. Votre maison de poupées.
Lorsque vous serez plus grandes, vous vous poserez certainement beaucoup de questions, tant sur vos origines que sur le sens de la vie, les raisons de votre présence sur Terre – si vous êtes comme moi, ces grands questionnements existentiels risquent de survenir assez tôt… Malheureusement, je n’aurai pas beaucoup de réponses à vous fournir, car je suis moi-même en quête de sens constante.
Je n’arrive toujours pas à dire si je crois en Dieu ou non – je peux seulement vous confirmer que je ne crois pas aux dieux que les hommes se sont inventés pour mieux dominer le monde, ceux aux noms de qui ils s’entretuent et se font la morale. Je sais qu’il existe plusieurs formes d’énergie, dont certaines dépassent notre entendement, ô nous qui avons besoin de voir pour croire. Je sais que les morts ne meurent jamais complètement – au minimum restent-ils vivants dans nos cœurs et dans nos esprits. Je sais aussi que nous ne sommes pas que des corps, des enveloppes charnelles qui se décomposent tranquillement, jusqu’à ce que vienne le moment de retourner dans la terre.
Qu’y a-t-il d’autre que ce corps que nous trimballons, de la naissance à la mort ? D’aucuns utiliseront le mot « esprit », tandis que d’autres parleront plutôt d’« âme ». Vous entendrez peut-être aussi des personnes prononcer les mots « chacras », « troisième œil » ou je ne sais quoi encore. Honnêtement, le terme m’importe peu. Ce qui compte, c’est ce que je ressens. Et je sais qu’en moi circule une énergie qui n’a rien à voir avec le sang ou un quelconque autre fluide corporel.
C’est cette énergie qui me permet d’entrer en contact avec les gens qui m’entourent, d’éprouver des sentiments pour eux, de développer des relations sincères et profondes, basées sur bien plus que l’aspect physique ou matériel de notre réalité humaine. C’est également cette énergie qui me pousse à écrire, toujours dans l’espoir d’entrer en contact avec le monde qui m’entoure. Les mots me viennent parfois beaucoup trop naturellement pour que je puisse croire qu’ils sont l’unique fruit du travail de mon cerveau. Une vulgaire connexion entre deux synapses hyperactifs. Les mots me viennent de beaucoup plus loin, d’un lieu chaud et mystérieux. D’un endroit paisible et insaisissable. Les mots viennent du même endroit que vous. Mes trois petites, mes trois filles, mes trois amours.
Quand j’ai appris que j’étais enceinte, j’étais en Italie, le pays où est né votre papa. Là-bas, je travaillais à l’écriture de mon deuxième livre, tout en me gardant du temps pour visiter mon coin de pays adoptif et en découvrir la langue et la culture. Pour me garder en forme, j’allais souvent courir dans la campagne de l’Émilie-Romagne, généralement en fin de journée. Je me revois gambadant entre les champs de vignes, le soleil de dix-sept heures chauffant doucement ma peau de rouquine, l’humidité s’accrochant à mes muscles endoloris. J’observais le paysage en me disant que je vivais là quelque chose d’unique, que j’avais beaucoup de chance d’être là où j’étais, entourée de toute cette beauté. Je me répétais souvent que cette année passée en sol italien serait « ma grande année de création ». Au fond de moi, j’étais convaincue qu’au cours de ces mois d’exil je parviendrais non seulement à terminer mon projet de livre, mais également à concevoir un tout nouveau petit être avec l’homme de ma vie. Ma grande année de création… Jamais je n’aurais cru si bien dire !
Aujourd’hui, de retour au Québec, me voilà en train de terminer la confection de trois petites demoiselles déjà tout excitées à l’idée de venir au monde. Maintenant que le premier jet de mon projet d’écriture est effectivement terminé, c’est tout ce à quoi j’occupe mes journées : vous faire grandir, mes bébés ; vous donner tout ce dont vous avez besoin pour vous développer, croître, vous épanouir.
Mes chéries, comme moi, il semble que vous soyez quelque peu impatientes et que vous ayez très hâte de voir de quoi il a l’air, le monde extérieur ; vous faites de plus en plus de pression sur mon pauvre petit utérus et celui-ci a déjà commencé à se déployer, afin de vous laisser sortir. Cependant, il est encore un peu tôt pour vous permettre de vous pointer le bout du nez. Si vous deviez naître maintenant, les médecins réussiraient sans aucun doute à vous sauver – ils parviennent à faire des choses incroyables avec la technologie actuelle. Toutefois, il serait mieux pour votre santé que vous teniez le coup encore quelques semaines. Que vous continuiez de m’écraser la vessie, de me donner des coups dans les côtes et de me virer les viscères à l’envers au moins un mois et demi.
Afin que votre arrivée parmi nous ne soit pas trop précipitée, vendredi dernier, mon médecin a décidé de m’hospitaliser. Je passe maintenant mes journées couchée – j’ai le droit de me lever uniquement pour aller me vider la vessie sur laquelle vous vous amusez à piocher si joyeusement. De ma chambre, je vois le ciel bleu et un immense mur de béton sans fenêtre – le bloc opératoire de l’hôpital. J’imagine qu’il fait chaud, par contre, je ne peux pas le confirmer en ouvrant ma fenêtre (les hôpitaux sont si déprimants qu’on s’assure toujours que leurs fenêtres ne puissent pas s’ouvrir, afin qu’aucun patient ne décide de se défenestrer, dans un geste d’ultime désespoir). J’entends des gens circuler dans les corridors, mais je ne les vois pas. Votre papa vient me visiter le plus souvent qu’il le peut. Il s’occupe de moi avec tendresse et dévotion, ce qui me fait l’aimer chaque jour encore plus. Cela me manque de pouvoir dormir collée avec lui…
Plusieurs autres choses me manquent évidemment, mais j’essaie de ne pas trop y penser. Je me concentre plutôt sur vous, sur votre bien-être. Je vous parle souvent, est-ce que vous m’entendez ? Je le souhaite. J’espère que mes paroles se rendent à vous. J’espère que vous réalisez tout ce que je suis prête à faire pour vous. Vous n’êtes pas encore tout à fait là, or, vous m’avez déjà appris le sens réel des mots patience et abnégation.

Votre mère

mercredi 4 avril 2012

Un monsieur et une madame


J’ai beaucoup parlé de la grossesse ces derniers temps. Difficile de faire autrement quand ton quotidien t’est dicté par ta bedaine, que tu n’es plus libre de faire ce que tu veux quand tu le veux parce que tu es occupée à fabriquer des bébés. Cependant, j’ai très peu parlé d’un des principaux « coupables » de ma situation : F. Car oui, je vous le confirme, pour ceux qui l’ignoraient ou qui en doutaient encore, pour faire des enfants, ça prend un monsieur et une madame – généralement, les résultats sont plus concluants en tout cas. Bref, tout ce qui m’arrive, c’est un peu de la faute à F. Mais vous savez quoi ? Je ne lui en veux pas deux secondes. En fait, je ne lui serai jamais assez reconnaissante.

Reconnaissante de quoi ? De m’avoir transformée en usine à fœtus, d’avoir fait de moi une grosse madame qui passe ses journées sur le divan, d’avoir implanté en moi ce fruit qui grandit à vue d’œil et que ma peau étirée a de plus en plus de difficulté à contenir, tant et si bien que j’ai l’impression que c’est par les oreilles que je finirai par accoucher ? Non. Ce n’est pas pour cela que je suis reconnaissante envers F.

Je le suis plutôt car il y a de cela bientôt deux ans, il a accepté de sceller son destin avec le mien en m’épousant et que cet engagement ne lui a pas suffi ; il a voulu faire de notre amour une œuvre encore plus grande : il a souhaité que de nos sentiments réciproques naissent de nouvelles formes de vie. Que le respect et la tendresse que nous éprouvons l’un pour l’autre s’enracinent dans la terre et se transforment en un chêne immense aux branchages infinis. Le début d’un nouvel arbre généalogique, qui servirait de pont entre nos deux terres natales. C’est de cela que je suis reconnaissante à F. De son dévouement, de sa volonté de construire quelque chose de durable, de sa confiance, de sa présence inconditionnelle.

En plus de travailler à temps plein, F. doit présentement s’occuper du lavage, du ménage, de la préparation des repas, des courses et de l’épicerie. Comme si ce n’était pas assez, le soir, lorsque je souffre de terribles maux de dos, il doit me masser pour calmer mes muscles endoloris et me permettre de m’endormir. Il nettoie la baignoire lorsque je désire prendre un bain et me tient compagnie durant ce moment de détente. Chaque matin, il se lève à 6h00 et vient m’embrasser avant de quitter la maison, prenant la peine à toutes les fois de me dire « Repose-toi ma chérie, tu en as besoin » – comme si lui n’en avait pas besoin. Le midi, il prend dix minutes sur les trente qui lui sont accordées pour le lunch pour m’appeler et s’informer de mon état. Lorsqu’il est à la maison, il est à l’écoute de mes moindres besoins et me réprimande si j’ai osé faire une chose par moi-même alors qu’il était tout près et qu’il aurait très bien pu s’en charger. Et parfois, inquiet, il me demande « Est-ce que tu trouves que j’en fais assez ? » Mon cœur fond, et je ne peux lui répondre que par un baiser éperdu.

Je ne me fatiguerai jamais de répéter à quel point F. est un homme extraordinaire. Je prends la peine de le lui rappeler tous les soirs avant qu’il ne s’endorme, mais ce n’est pas suffisant. Il me faudrait pouvoir le lui murmurer à l’oreille à chaque seconde du jour et de la nuit. Ainsi, peut-être finirait-il par comprendre à quel point il est exceptionnel.

Le 26 octobre 2011, j’affirmais sur ce blogue que j’étais tombée de nouveau amoureuse de F. lors de notre petite escapade dans la ville de Lucca et que Luca m’était alors apparu comme un joli prénom pour un garçon, laissant ainsi sous-entendre que j’envisageais de faire des enfants avec F. dans un avenir rapproché. Ce que j’ignorais, c’est que j’étais déjà enceinte de lui. Depuis trois jours. Trois jours après la fécondation, c’est normalement à ce moment qu’un de mes ovules s’est divisé pour former deux embryons. Nos deux petites jumelles identiques. Et juste à côté, un autre ovule avait aussi été fécondé. Nos triplettes étaient déjà bien en place. Et cette aventure, je n’aurais pas pu la vivre avec quelqu’un d’autre que F.  

jeudi 29 mars 2012

Les triplettes en grève


Depuis que je suis revenue d’Italie, le Québec est envahi par les petits carrés rouges. Je suis les développements de la lutte estudiantine qui bat présentement son plein avec beaucoup d’intérêts. De mon divan, grâce à la télé en direct, j’assiste à toutes les manifestations. Je rêverais de pouvoir participer à chacune d’entre elles, or, ma condition m’en empêche. Je me contente donc de crier mon désaccord depuis le confort de mon salon, d’informer les membres de ma famille au sujet de cette cause qui me tient tant à cœur, de débattre avec les amis qui viennent me visiter (quoi que le débat soit plutôt inutile, puisque nous avons pas mal tous le même point de vue), de lire tous les articles qui s’écrivent sur le dossier, de confronter mes idées à ceux qui appartiennent au camp adverse afin de solidifier mes propres arguments. Bref, je milite à ma manière, dans la mesure de mes capacités.

Pourquoi je me sens si concernée par cette question ? Parce que j’ai moi-même terminé mes études il y a un peu plus de deux ans et que je devrai continuer de payer pour celles-ci pendant encore 13 ans. Je suis parmi les « chanceuses » qui avaient droit au système de prêts et bourses ou, plutôt, de prêts tout court. Vers la fin de mes études, bien que je n’étais plus considérée à la charge de mes parents et que seul mon salaire d’étudiante était calculé pour déterminer l’aide dont j’avais besoin, je n’avais droit qu’à quelques milliers de dollars en prêts. On considérait que les 12 000$ en moyenne que je réussissais à faire dans une année en travaillant dans un magasin de vêtements étaient suffisants pour me permettre de mener une vie décente.

Loyer, épicerie, facture d’électricité, de téléphone (fixe, lâchez-moi le iPhone, ça n’existait pas encore!), sorties (parce que oui, désolée, mais s’ils veulent préserver leur santé mentale, les étudiants ont parfois besoin de sortir de chez eux pour aller ailleurs qu’à la bibliothèque), vêtements (scandale : je m’achetais parfois du linge NEUF, mesdames et messieurs – entre autres parce que je travaillais dans la mode et que mon employeur m’obligeait à adopter un certain code vestimentaire), laissez-passer d’autobus mensuel (et entretien de mon vélo – je l’admets, j’osais parfois me déplacer autrement qu’avec l’autobus), achat de livres et de matériel scolaire, frais de scolarité, imprévus (médicaments – parce que les étudiants aussi pognent parfois un mauvais virus –, visite chez le dentiste, bris d’ordinateur, etc.) : tout ça, j’aurais dû pouvoir me le payer grâce à mon salaire. Pourtant, en 2003, Statistiques Canada considérait que le seuil de la pauvreté pour une personne vivant seule à Montréal était de 19 795 $. Bref, dire que j’étais pauvre serait un euphémisme.

Je ne m’en cacherai pas : avec mes prêts, en plus de payer mes frais de scolarité, je me suis permis quelques « extravagances », c’est-à-dire deux ou trois voyages avec mon sac à dos (et non dans un tout inclus). Je suis allée en Espagne et au Portugal pendant trois semaines ainsi que dans la région de Vancouver, pour une période de temps équivalente. Loin de percevoir ces déplacements comme des dépenses inutiles, je les entrevoyais comme des investissements. Ne dit-on pas que les voyages forment la jeunesse ? J’ai ouvert mes horizons, enrichi ma culture personnelle, appris de nouvelles langues, rencontré des gens de partout sur la planète, échangé avec eux, en plus d’apprendre à me débrouiller avec les moyens du bord. En d’autres termes, ces voyages étaient pour moi l’extension de ma formation universitaire – une autre forme d’éducation. Je ne les regrette donc aucunement aujourd’hui, même si je continue d’en payer les frais – avec intérêts.

Ma vie d’étudiante fut malgré tout très heureuse et j’en garde pratiquement juste de bons souvenirs. Je l’avoue, je suis même encore très souvent nostalgique de cette époque et il me vient souvent l’envie de retourner sur les bancs d’école pour développer de nouvelles expertises et étancher ma curiosité insatiable. Par ailleurs, bien que je sois détentrice d’une maîtrise, ma situation professionnelle et financière demeure très précaire (peu importe ce qu’en disent les défendeurs de la hausse, qui prétendent que tous les étudiants universitaires font un salaire nettement supérieur au reste de la population). Jusqu’à tout récemment, je ne fermais pas la porte à un éventuel retour aux études, dans un domaine un peu plus « concret » qui me permettrait de gagner un peu mieux ma vie. Or, maintenant, ce projet est entré dans la catégorie des rêves irréalisables. Avec l’augmentation des frais de scolarité prévue au cours des cinq prochaines années, je n’aurai probablement jamais les moyens de poursuivre mes apprentissages et d’améliorer ma condition. Si j’ai de l’argent à investir dans l’éducation de quelqu’un, c’est dans celle de mes filles que je le placerai.

Voilà la raison principale pour laquelle je soutiens avec autant de ferveur la cause des étudiants : les trois demoiselles que je porte en ce moment dans mon ventre. Bientôt, elles verront le jour, découvriront le monde, ses beautés, ses drames, feront aller leurs grands yeux et leurs mains curieuses un peu partout, chercheront à comprendre comment, pourquoi. Dans un avenir pas si lointain, elles entreront à l’école primaire et, si elles sont comme leur mère, elles éprouveront un plaisir fou à apprendre à lire et à écrire. À mon instar, elles demanderont peut-être même des devoirs supplémentaires à leurs professeurs, insatisfaites du minimum qu’on exigera d’elles. Puis, viendra le moment où elles devront penser à un choix de carrière. Peut-être choisiront-elles de faire un DEP (sincèrement, je leur souhaite presque), mais peut-être aussi voudront-elles suivre mes traces et faire de longues études dans un domaine pas nécessairement payant mais pourtant très stimulant.

Dans 18 ans, lorsqu’elles me demanderont si je peux les aider à payer leurs frais de scolarité, que devrai-je leur répondre ? Que 10 000$ par année par tête de pipe, c’est absolument au-dessus de mes moyens ? Parce que rendu en 2030, lorsque mes enfants seront prêtes à entamer leurs études postsecondaires, combien coûtera un diplôme universitaire ? Ce que prône le gouvernement libéral actuel, c’est non seulement une augmentation de 325$ par année sur cinq ans, mais aussi et surtout un dégel à long terme des frais de scolarité. Ce qui pourrait très bien signifier que dans cinq ans, la hausse se poursuivra, sous prétexte que le coût des études doit augmenter comme tout le reste. Inflation et indexation pourraient mener les générations futures à devoir payer des sommes exorbitantes pour pouvoir s’instruire.

Le gouvernement de Jean Charest se targue d’être généreux en jurant qu’il compensera la hausse en bonifiant le régime de prêts et bourses. Laissez-moi rire. À qui profitera la bonification de ce régime, vraiment ? Comme les auteurs de ce texte, j’ai tendance à croire que ce sera aux institutions bancaires. Et qui aura droit à ces fameux prêts ? Les gens qui font 5 $ et moins par année ? Je rappelle que moi, à l’époque, je ne faisais que 60% du salaire considéré comme étant le seuil de la pauvreté, et je n’avais le droit qu’à des miettes de pain… J’oserais rappeler aussi qu’en 2005, les étudiants ont dû descendre dans la rue (cette fois-là j’étais de la fête) pour convaincre le même gouvernement libéral d’annuler les coupures de 103 millions $ faites dans le programme de prêts et bourses. En conclusion, ce que proposent aujourd’hui Charest et son équipe comme compromis, c’est exactement ce qu’ils menaçaient de nous enlever il y a sept ans et ce pourquoi nous nous sommes déjà battus.

Je ne sais pas si mes filles seront des intellectuelles ou si elles préféreront des activités plus sportives ou manuelles, mais une chose est sûre, très jeunes, elles auront appris l’importance de se battre pour ses idées et de ne jamais se laisser engourdir par les discours des politicailleux. Mes triplettes, elles sauront se tenir debout, tête haute et pancarte de protestation au bout des bras.

Mes triplettes, malgré leur très jeune âge, portent fièrement le carré rouge. 

lundi 19 mars 2012

La grossesse est un mensonge


La grossesse est un mensonge. Personne ne nous dit la vérité au sujet de ce qu’elle implique. Nos mères, nos grands-mères, nos sœurs, nos amies, toutes celles qui sont passées par là avant nous omettent de nous révéler de quoi il en retourne vraiment. Non pas par mauvaise foi, mais par oubli, pur et simple. Tout de suite après l’accouchement, les femmes semblent déjà avoir oublié ce que c’était de porter un enfant. Obnubilées par la beauté sans nom de leur poupon fraîchement expulsé, elles ne pensent plus à la douleur, aux désavantages, aux limites et aux interdits qui leur étaient imposés ; elles n’ont de yeux que pour leur progéniture. Les souvenirs désagréables s’effacent magiquement – probablement grâce à la sécrétion d’une hormone quelconque, puisqu’on ne fait que ça, produire des maudites hormones, quand on est en cloque.

Pourtant, les aspects négatifs liés à la grossesse sont légion, et bel et bien réels. Chaque femme vit cette période d’une manière différente, mais vraiment, y en a-t-il une seule qui puisse dire que ces 40 semaines ne furent pour elle que pur bonheur ? Si oui, j’aimerais bien la rencontrer. Qu’on jase, qu’elle me donne ses trucs – ou ses gènes.  

Comme plusieurs (ou est-ce moi qui étais complètement naïve et dans le champ ?) je croyais que les principaux désagréments de la grossesse étaient les nausées dans les premières semaines et les vergetures qui apparaissent vers la fin. Entre les deux, je m’imaginais que la femme était emplie d’une incroyable plénitude, laquelle se reflète même sur son visage (ne dit-on pas que la peau des femmes enceintes est resplendissante ? – on oublie gentiment de mentionner qu’elle est aussi plus sujette aux boutons…) Dans ma tête de fille non avertie, être enceinte signifiait avoir le privilège de participer de l’intérieur à la fabrication de l’existence, établir un lien exceptionnel avec l’enfant à naître, magasiner les trucs pour bébé avec entrain et dynamisme, portée par l’énergie de la vie qui se développe en moi. Ha. Ha. Ha. Comme j’ai pu être candide. C’en est presque rafraîchissant.

D’accord, ma condition est particulière. Porter trois bébés, ce n’est pas comme en porter un seul. Mais justement, ça, c’est mon premier « what the fuck » : comment ça se fait que moi, petite rouquine naïve, j’ai hérité de trois fœtus au lieu d’un, tandis que des milliers de femmes ont de la difficulté à procréer ? Elles mettent des années à concevoir un seul bébé, avec l’aide des médecins et des pilules, et moi, bang ! après un mois de tentative, je me retrouve avec une portée de trois. Personne ne m’avait dit que ça pouvait se conclure ainsi. Évidemment, je savais que les triplés étaient un phénomène qui existait, mais ce genre de naissance multiple est statistiquement si insignifiant qu’on ne pense même pas que ça puisse nous arriver. Surtout quand on ne fait aucune cure de fertilité.

Mon premier avertissement, donc : mesdames, ne vous pensez pas au-dessus de ça. Vous aussi, vous pourriez avoir une grossesse multiple – ne serait-ce que des jumeaux. Saviez-vous qu’actuellement au Québec, 1 naissance sur 80 en est une gémellaire ? C’est beaucoup. Vraiment beaucoup. Si vous avez toujours voulu avoir un seul enfant, pas plus, pensez-y deux fois avant de faire l’amour sans condom.

Peut-être suis-je légèrement amère en ce moment parce que depuis ma 21e semaine de grossesse, je suis au repos forcé et que cela ne fait pas du tout l’affaire de l’hyperactive en moi, mais je me dois de toutes vous avertir : le repos forcé n’est pas l’apanage des futures mères de triplés. J’ai découvert que des milliers de femmes étaient contraintes de demeurer alitées à divers moments de leur grossesse, pour différentes raisons, et la plupart d’entre elles ne portent évidemment qu’un seul enfant.

La vérité, c’est que la grossesse est une expérience de plus en plus médicalisée et que plus ça va, plus les médecins essaient de prévenir des choses dont, auparavant, on ne se souciait pas, par manque de connaissances ou de technologies. Quand nos mères et nos grands-tantes nous disent qu’elles, elles ont lavé leur plancher à quatre pattes jusqu’à 39 semaines de grossesse, ce n’est pas parce qu’elles étaient toutes faites plus fortes que nous, mais simplement parce qu’elles ne voyaient pas leurs docteurs aussi fréquemment que nous et que ceux-ci ne pouvaient donc pas, par conséquent, mettre un frein à leurs élans exagérés. Aussi, devrais-je ajouter que les futures mamans d’une certaine époque étaient un peu moins dociles (ou apeurées par le discours médical ?) que nous pouvons l’être aujourd’hui. Par exemple, ma belle-mère, après quelques semaines de grossesse, avait eu des saignements. Son médecin lui avait dit qu’elle devrait probablement passer le reste de la grossesse couchée, pour éviter de perdre son bébé. Après 3 jours, elle n’en pouvait plus. Elle a décidé de reprendre ses activités normalement, en se disant que si ce bébé était fait pour vivre, il allait s’en remettre. Quelques mois plus tard, elle a donné naissance à celui qui est devenu mon mari – un homme vraisemblablement en santé, puisqu’il m’a confectionné des triplettes. Pour ma part, si j’ose seulement rester debout 5 minutes pour me dégourdir, car je n’en peux plus d’être en position horizontale ou semi-horizontale, je me fais réprimander par ma famille au grand complet, qui me somme de retourner à mon divan.

Deuxième avertissement : oui, la grossesse est un phénomène tout à fait naturel, mais nous vivons à une époque où il n’est plus vraiment possible de le vivre comme tel – à moins d’être beaucoup plus résistante au discours ambiant que je ne le suis. Si tout va bien, vous n’aurez « qu’un seul » rendez-vous par mois durant les premiers mois, puis, vers la fin, ça sera aux deux semaines et, juste avant le terme, au semaine. Mais du moment que votre grossesse représente une éventualité de risque, on va vous bombarder de rencontres avec le médecin. Je vous souhaite donc d’avoir un patron compréhensif – ou de ne pas avoir de job, comme moi. D’autant plus qu’au-delà du trouble que ça peut représenter de toujours devoir prendre des congés pour aller à ses rendez-vous, vous allez être fatiguées. Vraiment fatiguées.

J’ai quelques amies enceintes autour de moi en ce moment et heureusement pour elles, leurs grossesses sont beaucoup moins compliquées que la mienne – elles ont la chance d’être normales, disons-le ainsi. Elles seront donc probablement plus ou moins d’accord avec certaines choses que j’ai dites ici jusqu’à présent. Toutefois, mon but n’est pas de parler de l’expérience de la grossesse en général, mais d’être honnête en décrivant comment cela peut aussi se passer, en dehors des récits bucoliques parsemés de cui-cui d’oiseaux, de confettis et de rayons de soleil que nous entendons souvent.

Il y a une chose sur laquelle toutes seront d’accord par contre : la fatigue. Toutes les prégnantes (oui, oui, ce mot existe) qui m’entourent m’ont confirmé que durant leur premier trimestre, elles étaient exténuées. Une de mes amies m’a même dit : « Prépare-toi, c’est pire qu’une mononucléose ! » Heureusement, l’énergie nous revient généralement durant le second trimestre – mais c’est pour mieux faire place à des problèmes d’autres natures (brûlements d’estomac, maux de dos, difficulté à dormir, apparition des premières vergetures et varices, angiomes, etc.) Toutefois, même si vous vous sentez pleine d’entrain, attention de ne pas vous surmener. Vous aurez parfois l’impression de pouvoir tout faire comme avant, mais ce n’est souvent qu’une illusion. Votre corps a effectivement de l’énergie, mais elle est réservée en grande partie au développement du (des) bébé(s). Saviez-vous qu’afin de subvenir au besoin du fœtus, votre volume sanguin augmentera d’environ 50% ? Eh oui, c’est votre ti-cœur qui devra pomper tout ce beau liquide. Il se pourrait donc fort bien qu’après une simple marche de 20 minutes, vous vous sentiez comme si vous veniez de courir un demi-marathon.

Troisième avertissement : Défaites-vous tout de suite de l’image de la femme enceinte super woman qui non seulement poursuit toutes ses activités comme avant mais qui, en plus, est inscrite à un cours de yoga prénatal, à deux séances par semaine d’aquaforme et qui passe ses week-ends à magasiner, en quête des meilleures offres sur les vêtements griffés pour bébés (à ne pas confondre avec les vêtements pour bébés griffés) . Enceinte, on doit apprendre à vivre au jour le jour. On ne peut pas prévoir trop à l’avance ses activités, car on ne sait jamais quelle quantité d’énergie on aura rendue là. Plus on avance dans le processus, plus on a envie de remplacer les après-midis entre chums de filles par des après-midi habillée en mou sur le sofa.

J’aurais encore bien des mises en garde à faire, or, comme mon objectif n’est pas de faire diminuer le taux de natalité déjà trop bas du Québec, dans le prochain billet, je vous promets que je mettrai plutôt en lumière quelques joies liées à la grossesse. En attendant, mesdames, n’oubliez pas de prendre votre pilule contraceptive avant de vous coucher ce soir.