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mercredi 30 juillet 2014

Les mois, l'angoisse et tout ce qui naît

Ça fera bientôt six mois que je n’ai pas écrit ici. Ma grossesse a duré ça, six mois. C’est dire qu’il peut s’en passer des choses dans un si court laps de temps. Que votre vie peut changer radicalement. Les six derniers mois n’ont pas été aussi intenses que ceux qui ont mené à la naissance de mes filles, mais pas loin. Au cours de cette période, j’ai dû changer d’existence à peu près cinq fois.

J’ai décroché un job, mon chum est retourné à son ancien boulot, les petites sont entrées dans une garderie en milieu familiale, elles ont attrapé tous les virus de la terre, ont été hospitalisées, F. et moi avons cru mourir de fatigue, on a décidé qu’on ne pouvait pas continuer ainsi, F. a de nouveau lâché son boulot et repris son rôle de papa au foyer, tandis que moi, je suis devenue la femme pourvoyeuse ; en plus de mon statut d’employée dans une entreprise, j’ai accumulé les petits contrats, les activités littéraires, j’ai terminé la révision de mon troisième livre, travaillé à sa publication prochaine, décroché un contrat télé (!), fait je ne sais plus combien d’allers-retours à Montréal, planifié avec mon Italien son retour aux études, préparé une demande de subvention pour mon quatrième livre, appris que celle-ci m’était accordée, sauté de joie, puis je me suis dit « voilà que tout sera encore à repenser ».

J’ai sincèrement l’impression de toujours être en train de repartir en neuf. Et ce n’est pas sans me déplaire.

Parmi les changements que j’entrevois au cours des prochaines semaines, il y a celui d’assurer une présence plus constante sur ce blogue. On dirait que j’ai toujours plus de facilité à le nourrir de manière assidue lorsque je suis en période de création. L’écriture appelle l’écriture. Ça tombe bien, j’aurai des tonnes de trucs à écrire cet automne. Mon nouveau roman, puis autres choses dont je ne peux pas encore parler.

La prochaine saison sera faste. Si tout va comme prévu, vous devriez me voir la face souvent. Et pas juste ici. Ceux qui ne l’aiment pas trop, cette face, auront au moins été prévenus.

Tout commencera le 3 septembre avec la sortie en librairies de L’angoisse du poisson rouge. D’ici là, les curieux pourront en lire le résumé officiel en cliquant drette là : http://lapeuplade.com/livres/langoisse-du-poisson-rouge/.

Je vous laisse à vos vacances et vous dis à très bientôt.






lundi 26 août 2013

L'essoufflement

J’ai réalisé il y a quelques temps que pour aller mieux, il me faudrait revisiter certains moments douloureux des deux dernières années, afin de me réconcilier avec eux et de prendre le dessus sur les sentiments qu’ils avaient provoqués. Les derniers 24 mois de mon existence ont été hauts en rebondissements. J’ai vécu

un déménagement outremer, j’ai tout laissé derrière moi pour aller vivre dans un pays dont je connaissais peu la langue et où je n’avais d’autres amis que mon chum, j’ai pris mon permis de conduire dans ce pays où les gens conduisent en fou, j’ai écrit mon deuxième livre, j’ai appris que j’étais enceinte, j’ai eu un premier trimestre de grossesse très désagréable incluant beaucoup de fatigue et des maux de cœur en continu, j’ai su que je ne portais non pas un, mais bien trois bébés, j’ai dû réorganiser ma vie en quelques semaines à peine, je me suis à nouveau tapé un déménagement outremer, j’ai dû repartir à zéro dans ce Québec que je croyais avoir quitté pour beaucoup plus longtemps, avec F., on a emménagé chez ma mère qui nous avait offert de nous accueillir pour la première année avec les petites, on a dû trouver un job à mon chum, une voiture assez grande pour trois poupons et leurs sièges auto, j’ai été mise au repos forcé à 5 mois de grossesse et c’est dans la position semi-couchée que j’ai terminé l’écriture de « Point d’équilibre », on m’a hospitalisée à 26 semaines de gestation et 3 jours parce que j’étais déjà dilatée à 2 centimètres, 5 jours plus tard, je subissais une césarienne d’urgence car mes bébés avaient décidé qu'il était temps de sortir, j’ai passé deux jours de plus à l’hôpital et mes bébés, 4 mois, j’ai fait l’aller-retour entre la maison et l’hôpital (50 km) pratiquement tous les jours pendant ces 4 mois, durant lesquels je me suis aussi tapé des complications liées à la césarienne (ma plaie saignait sans cesse pendant 10 jours et je devais porter des serviettes sanitaires À L’AVANT de ma petite culotte), un énorme rhume, une otite et un poignet fracturé pour lequel il a fallu qu’on m’opère et qu’on m’immobilise pendant deux mois, à la suite de quoi mes filles sont finalement rentrées à la maison, on donnait 18 biberons par jour et on changeait tout autant sinon plus de couches, on devait réveiller les demoiselles la nuit pour les faire boire afin qu’elles engraissent davantage, on les gavait de médicaments, on stérilisait des biberons et nettoyait des cache-couches, on dormait par terre dans leur chambre car on avait un concentrateur d’oxygène à la maison qui faisait un bruit infernal, on s’assurait que Béatrice avait toujours sa lunette d’oxygène dans le nez, on branchait Béatrice sur une bombonne quand on voulait aller prendre une marche avec les bébés ou qu’il fallait se rendre à l’un de nos nombreux rendez-vous (au moins un par semaine les premiers mois – pneumologue, pédiatre, néonatalogistes, infirmière du CLSC, etc.), puis après à peine un mois à la maison, Béatrice a contracté une pneumonie pour laquelle elle a été hospitalisée un week-end, de nouveau de retour à la maison, son état s’est dégradé – elle avait attrapé la coqueluche, soit la pire maladie infantile qu’un enfant prématuré de son âge pouvait attraper –, on dormait toujours par terre dans la chambre des petites, mais avec un œil à moitié ouvert car Béatrice se tapait d’incroyables quintes de toux qui nous faisaient craindre le pire, et voilà, le pire est arrivé, ou presque, Béatrice a cessé de respirer, heureusement, elle était branchée sur un saturomètre qui s’est mis à sonner pour nous aviser que quelque chose n’allait pas avec elle, elle a commencé à devenir bleue, elle était inerte, on a tenté de la stimuler mais rien n’y faisait, j’ai couru à l’étage pour réveiller G., mon beau-père ambulancier, il a titubé jusqu’au sous-sol et a fait des manœuvres pour la réanimer, elle est revenue à elle, nous tremblions, il était 3 heures du matin, mon chum et G. l’ont amenée à l’urgence, moi, je suis restée avec les deux autres, je n’arrivais pas à dormir, j’étais terriblement inquiète, la nuit suivante, je trouvais qu’Alice n’allait pas très bien alors je l’ai branchée sur le saturomètre de sa sœur, qui a sonné trois fois durant la nuit car elle faisait des bradycardies, j’ai donc décidé de l’amener à l’hôpital elle aussi, finalement, ce soir-là, la pédiatre m’a appelée pour me dire « Amenez donc Léa aussi, tant qu’à faire, mieux vaut être prudents », je me suis rendue à l’hosto avec Léa, ils avaient préparé une chambre juste pour nous, ils avaient même prévu des lits pour F. et moi, car ils savaient qu’on passerait beaucoup de temps-là, qu’on ne se remettait pas de la coqueluche en seulement quelques jours, en bout de ligne, on a fait du camping à l’hôpital pendant deux semaines, on dormait là, mangeait là, on s’était même acheté un frigo portatif pour mettre nos réserves de nourriture, j’en profitais pour vendre des copies de mon nouveau livre tout frais sorti des presses aux infirmières, je me suis pris un congé de 24 heures pour monter à Montréal faire le lancement dudit livre, j’avais les yeux qui fermaient tout seuls, le demi-verre de vin que j’avais bu m’avait complètement amortie, quand l’épisode de la coqueluche s’est terminé, on est rentrés à la maison avec notre petite famille, plus épuisés que jamais, et on ne savait pas que l’enfer ne faisait que commencer, par la suite, c’est la bronchiolite qui s’est invitée chez nous, il a fallu de nouveau hospitaliser tout le monde, pour 8 jours cette fois-là, et si nous sommes restés plus d’une semaine, c’était surtout pour essayer de trouver une solution avec les médecins à notre problème le plus majeur, c’est-à-dire les biberons, car nos filles ne buvaient presque pas, après deux onces, elles rejetaient leurs biberons, alors on avait développé toutes sortes de trucs pour leur faire avaler plus de lait, soit les faire boire en marchant ou en faisant des flexions des jambes, ou les endormir pour les faire boire alors qu’elles étaient inconscientes de le faire, or, les trucs ont fini par ne plus fonctionner et tout ce que ça donnait, c’est que les trois bébés nous pétaient des crises car elles ne voulaient rien savoir de la tétine qu’on leur mettait de force dans la bouche, c’est un des pires sentiments que j’ai vécus, celui d’agir contre la volonté de mon bébé, et contre la mienne, simplement parce que les médecins nous disaient « c’est bon pour elles », mais ce n’était pas vrai, ce n’était bon pour personne, et à un certain point, F. et moi avons été assez lucides pour le comprendre, alors on s’est dit « ça suffit, à partir d’aujourd’hui, nos bébés, on les écoute, et fuck les médecins », on a commencé la bouffe solide alors qu’elles avaient 3 mois et demi d’âge corrigé, c’était tôt, mais c’était clair que c’était la meilleure chose à faire, que nos filles préféraient de loin la nourriture à ce maudit lait en poudre qui puait les médicaments, alors j’ai commencé à faire des purées, à cuisiner comme une défoncée pour que mes filles mangent ce qu’il y avait de meilleur, puis Noël est arrivé, puis j’ai appris que j’avais obtenu la bourse que j’avais demandée au Conseil des Arts et des Lettres du Québec et qu’il me faudrait donc écrire un roman de 300 pages au cours de l’année 2013, comme les filles allaient mieux, entre autres parce qu’une fois par mois, on les amenait au CLSC pour recevoir une dose de Synagis (des anticorps contre la bibitte causant le VRS, qui fait des ravages chez les prématurés), c’est moi qui me suis mise à aller mal, j’étais vidée, l’hiver était interminable, on sortait très peu, sauf pour les visites chez le pneumologue ou le pédiatre, je manquais de lumière, j’avais des vertiges, des palpitations, de l’arythmie, je me sentais tellement stressée que j’en ai même vomi à deux reprises, jamais ça ne m’était arrivé, j’ai fini par aller consulter au sans rendez-vous, j’ai explosé en sanglots dans le bureau du médecin, qui a été d’une grande gentillesse et qui a simplement conclu que j’étais épuisée, sans être dépressive ou quoi que ce soit d’autre, juste brûlée, elle m’a prescrit des Omega 3, des prises de sang et un ECG pour être certaine que mon arythmie ne cachait rien de grave, et elle m’a souhaité bon courage, j’ai passé les test nécessaires, alors que j’étais en plein déménagement, car F. et moi avions décidé qu’il était temps pour nous de quitter la maison de ma mère pour enfin avoir un espace à nous, une semaine après avoir fait l’ECG, mon médecin de famille m’a appelée pour me dire que les résultats révélaient quelque chose d’anormal, « soit que c’est congénital et que ce n’est pas grave, soit que ça nous indique que tu as fait un infarctus », une crise cardiaque sans le savoir, voilà ce qu’on venait de m’annoncer que j’avais peut-être eu, il n’en fallait pas plus pour faire grimper mon taux de stress à des niveaux inégalés, je passais mon temps à me demander « mais quand est-ce que j’aurais bien pu faire cette maudite crise cardiaque ? », je me sentais de plus en plus mal, mon problème s’était amplifié au lieu de s’améliorer, je me suis mise à faire de l’insomnie, trop inquiète et trop occupée à écouter les battements anormaux de mon cœur, au beau milieu d’une séance de non sommeil, découragée, j’ai fini par me rendre à l’urgence, il était 2 heures du matin, je n’en pouvais plus, je voulais comprendre ce que j’avais et je ne pouvais pas attendre de voir le cardiologue avec qui j’aurais un rendez-vous deux mois plus tard si j’étais chanceuse, on m’a admise à l’urgence car mon ECG était effectivement anormal, on m’a fait passer une panoplie de tests sanguins, une radiographie des poumons, une échographie cardiaque, on m’a gardée pendant 18 heures pour finalement me dire qu’on savait ce que j’avais mais qu’on ne comprenait pas pourquoi je l’avais, le cardiologue voulait me revoir en clinique pour un test à l’effort et il désirait me monitorer pendant une journée complète afin de mieux comprendre les agissements de mon pauvre petit cœur, il a fini par conclure que je souffrais du dysautonomie des systèmes sympathiques et parasympathiques, bref, le parasympathique qui intervient normalement le soir pour faire en sorte qu’on s’endorme et que notre pouls ralentisse, dans mon cas, il intervenait à tout moment dans la journée et me faisait sentir comme si j’étais sur le point de m’évanouir, ce genre de réactions, les médecins se l’expliquent mal, mais moi, je sais très bien pourquoi mon corps faisait ainsi, il me disait juste à sa manière « Mélissa, va te coucher, maintenant, TOUT DE SUITE, je t’en supplie », mais je ne l’écoutais pas, car je ne pouvais pas, je rêvais juste d’aller une semaine dans le Sud, de dormir au soleil, de faire le plein de vitamine D et de recharger mes batteries, mais c’était impossible, car j’avais trois petites filles de qui prendre soin, et un mari qui lui aussi commençait à manquer dangereusement d’énergie, qui ne serait bientôt plus capable de garder le fort comme il le faisait depuis déjà plusieurs mois, je voulais tellement aller mieux que j’en faisais de l’angoisse, et voilà, paraît-il que j’aurais même expérimenté des crises de panique, toujours sans le savoir, je n’avais pas le temps de m’en rendre compte, pas le temps de réaliser que je n’avais jamais été aussi près du fond du puits, parce que je devais faire la vaisselle, passer la mope pour la troisième fois de la journée, plier les 4 brassées de linges qui traînaient dans la chambre depuis trois jours, faire le dîner, donner la collation, faire le souper, écrire ce putain de livre de 300 pages, non mais quelle idée j’ai eue de demander une bourse pour écrire alors que j’avais des triplées d’à peine un an à la maison, mais en même temps, une chance, une chance que j’ai eu cette bourse, que j’ai écrit, car bien que ce fut un stress supplémentaire, ce fut également une échappatoire, une bouée de sauvetage, un projet auquel j’ai pu m’accrocher pour me sentir vivante, me sentir autre chose qu’une femme en décomposition, dépossédée d’elle-même, et l’été est arrivé, avec ses promesses de beau temps tenues à moitié, sa visite italienne qui débarquait à Lévis pour un mois et demi, ses sorties, ses vacances pas si reposantes que ça, et l’été tire presque à sa fin, et la vie continue, et je dis que je vais mieux, et c’est vrai, mais n’empêche, quand je regarde derrière moi, je me dis aussi que j’ai raison d’être essoufflée

que j’ai raison d’écrire sans mettre de points entre les phrases










mardi 24 juillet 2012

Vivre d'une seule main


C’est quand on perd l’usage d’un de ses membres que l’on se rend compte à quel point celui-ci nous est indispensable. Les gestes les plus banals deviennent un calvaire insupportable et prennent dix fois plus de temps à poser; mettre du dentifrice sur sa brosse à dents, enfiler un chandail ou sa petite culotte (le soutien-gorge, on n’y pense même pas; à une main, c’est impossible), couper son steak et même dormir nous apparaissent comme de décourageantes aventures.

Malgré toutes les difficultés que j’éprouve au quotidien en raison de mon poignet fracturé, je reste positive en me disant que cette situation n’est que temporaire, qu’éventuellement, je retrouverai mon cher bras gauche. D’autres n’ont pas cette chance; à la suite d’une maladie ou d’un accident, on a carrément dû leur amputer un bras ou une jambe, voire tout à la fois. Je pense entre autres à Marie-Sol St-Onge, cette jeune artiste peintre, mère de famille, qui a été touchée par la bactérie mangeuse de chair en mars dernier, à la suite de quoi elle fut amputée des quatre membres. Chaque fois que je vis une journée difficile, j’ai une pensée pour cette femme et sa famille, si courageuses.

Même si je sais que ma situation n’est pas la pire d’entre toutes, il m’arrive d’être envahie par la frustration et le découragement. S’il ne s’agissait que de moi, de l’impact que cette blessure a dans ma vie, je l’accepterais probablement mieux. Mais c’est que tout cela a une incidence directe sur mes trois petites filles, de qui je ne puis plus m’occuper convenablement. Je réussis à les bercer, une à la fois, et, au prix d’un peu de douleur, à les faire boire, mais sans plus. Je ne parviens ni à les habiller, ni à changer leur couche, ni à préparer leurs biberons. Pour cela, je dois compter sur mon formidable F., qui en a plein les bras en ce moment, c’est le cas de le dire. En plus de ses trois petites fées, il doit prendre soin de sa femme, lui faire à manger, lui donner son bain (essayez donc de vous laver la tête à une seule main, sans mouiller votre pansement, bien entendu). On dit qu’avoir un enfant est une épreuve pour un couple; en avoir trois d’un coup, quatre si on compte la mère éclopée, ça vous teste la solidité conjugale pas à peu près.

Vivre d’une seule main, c’est une chose; vivre sans ce contact privilégié avec mes filles, sans pouvoir me dévouer entièrement à elles, c’en est une autre, beaucoup plus pénible. Quand Léa crie de douleur parce qu’elle a des coliques, que Béatrice se tortille parce qu’elle a faim ou qu’Alice me réclame parce que sa couche est pleine et que je ne peux rien faire d’autre que de leur caresser le front en leur disant que papa s’en vient, mon cœur de mère veut exploser de colère. 

Durant ma grossesse, en raison des risques qu’elle représentait, j’ai dû apprendre l’abnégation et la patience. Depuis que mes filles sont nées, il y a maintenant plus de trois mois, je continue de travailler ma patience, en plus de développer ma foi – en la vie, en la nature, en tout ce qui est plus grand que moi et qui décide, au final, de mon sort et de celui de mes petites. Avec une patte en moins, je suis forcée d’apprendre à déléguer, à laisser les autres faire les choses à ma place, à leur manière – pas évident pour une indépendante perfectionniste de mon espèce. Ma situation m’oblige également à me détacher de ce qui se passe, à garder une distance entre moi et les évènements, afin de ne pas me laisser emporter par les émotions. Le déni est pour moi une question de survie.

Probablement parce qu’elles sont nées prématurément, que dès leur arrivée dans cette vie j’ai expérimenté la peur et l’impuissance, que j’ai vécu leurs premiers mois loin d’elles, une trâlée de médecins et d’infirmières me séparant de leurs corps fragiles, je suis déjà hautement consciente que mes filles ne m’appartiennent pas. Elles ont un destin bien à elles. Leur individualité et leur caractère sont déjà bien dessinés et peu importe mes tentatives pour les protéger des dangers, je ne pourrai jamais les soustraire à ce grand cirque imprévisible qu’est l’existence. Ce sera à elles de se battre, de décider ce qui est bon pour elles, de choisir ce qu’elles veulent être. Moi, je ne pourrai que les soutenir, les accompagner, m’assurer qu’elles possèdent les outils nécessaires pour réaliser leur dessein.

Au fond, à partir de maintenant, poignet fracturé ou pas, je ne vivrai plus que d’une seule main; de la droite, je vaquerai à mes occupations, écrirai, créerai, tâcherai de fabriquer du meilleur avec ce monde en débâcle qui est le nôtre et de la gauche, je veillerai sur mes filles. Ma paume sur leur tête, une présence, un souffle, une partie de moi sera toujours avec elles, même lorsqu’elles se trouveront à l’autre bout de la planète – car elles seront inévitablement de grandes voyageuses. Parfois, j’oserai un doigt qui pointe le chemin. Or, ces routes que je leur proposerai, elles ne seront jamais tenues de la suivre. Ma main leur servira uniquement d’inspiration et de réconfort.

jeudi 7 juin 2012

La terre qui tremble


Les temps ont changé. La terre a tremblé. Ma vie ne sera plus jamais la même.

J’ai fait un lapsus en rédigeant cette phrase : j’ai écrit la « mienne » plutôt que la « même ». Ma vie ne sera plus jamais la mienne. Parce que je suis une maman. La mère de trois merveilleuses petites filles pleines de courage et de vigueur. Mon unique priorité dorénavant est de m’assurer qu’elles soient bien, qu’elles aient tout ce qui leur faut pour guérir, grandir, devenir des petites humaines surprenantes.

Quand j’étais enceinte, j’en avais l’impression, maintenant, j’en possède la conviction : Léa, Alice et Béatrice vont changer le monde. Elles ont d’abord changé le mien, puis, bientôt, elles changeront le vôtre. Elles sont venues ici parce qu’elles avaient de grandes choses à accomplir. Entourées des autres enfants de leur génération, elles se chargeront de modifier le cours de l’histoire, de mettre fin à notre torpeur, de faire avancer les causes les plus nobles. De réaliser les rêves que nous mijotons depuis si longtemps mais auxquels nous n’avons jamais eu la force de donner vie.

Tous s’entendent pour dire qu’il se passe quelque chose d’extraordinaire au Québec en ce moment – extraordinaire dans le sens de « en dehors de l’ordinaire ». Nous assistons au réveil d’un peuple qui trop longtemps s’est laissé endormir par les discours politiques et autres puissants somnifères. La jeunesse a envahi les rues et crié au visage de ses aînés leurs quatre vérités. Plusieurs, beaucoup moins jeunes, ont emboîté le pas et choisi de militer auprès de leurs enfants. Un incroyable élan de solidarité s’est emparé des citoyens, des voisins individualistes à qui nous n’avions jamais parlé auparavant, des quidams les moins politisés. Les gens descendent ensemble dans la rue pour faire valoir une cause commune. Nous semblons redécouvrir peu à peu le sens des mots bien commun et projet de société.

C’est dans ce contexte effervescent que j’ai donné naissance à mes triplettes. Et à une échelle plus personnelle, j’ai pu remarquer à quel point les gens peuvent être généreux, solidaires et dévoués. J’ai reçu des dizaines et des dizaines de mots d’encouragement, des dons en argent, des sacs de vêtements, des jouets, divers articles pour bébés, la plupart du temps de la part de personnes que je connaissais peu ou prou. Des inconnus ont fait preuve d’une incroyable grandeur d’âme à mon égard. Beaucoup se sont laissés toucher par mon histoire. Émus, ils ont voulu y contribuer, par de petits gestes, de sincères paroles. Jamais je n’aurais pensé qu’une naissance pouvait soulever autant d’enthousiasme et déclencher de si belles vagues de bonté. Par les réactions que leur venue a provoquées, déjà, Léa, Alice et Béatrice ont à mes yeux changé le monde ou, du moins, l’opinion que j’avais de celui-ci.

Le monde change, oui. Il bouge. Au propre comme au figuré. En Italie en ce moment, il vibre sans cesse. Sous les pieds apeurés la terre se meut. Le paysage se refaçonne et fait frémir un peuple désemparé devant la force inexpugnable de la nature. La ville d’origine du père de mes enfants est présentement « zone rouge ». C’est l’état d’alerte. Le centre historique est fermé depuis des semaines, devant la menace d’écroulement de certains buildings – dont certains datent de l’époque médiévale. Si j’étais restée en Italie comme prévu, je serais probablement en train d’accoucher en pleine nature en ce moment, car l’hôpital de Carpi a été fermé et les patients ont été placés dans des tentes dans le parc adjacent. Les grands-parents des triplettes, qui ne peuvent rien faire d’autre qu’espérer que les secousses s’estompent et que le calme revienne, passent leur journée à attendre que le temps s’écoule et qu’arrive le moment de leur départ pour le Québec, où ils viendront en août prochain. Ils regardent les photos de leurs petites-filles et cela leur procure le courage nécessaire pour passer au travers de cette épreuve. Léa, Alice et Béatrice, petites porteuses d’espoir. Visages inspirants, moues apaisantes, regards déterminés.

La terre tremble. Le monde change. L’avenir est incertain et le présent, confus. Dans tout ce chaos, les enfants sont la seule certitude que nous puissions avoir. Grâce à eux, nous gagnerons. La vie aura raison, et tout ce qui tente de la ternir, de l’ensevelir, de la briser, périra sous les armes des guerriers solidaires. 

mardi 8 mai 2012

Venir au monde, ou comment le laisser venir à soi


Le 18 avril dernier, j’ai subi une césarienne d’urgence. En l’espace de quelques heures, mon état est passé de stable à « il n’y a plus de retour possible madame, il faut absolument vous ouvrir là, maintenant, et aller chercher vos bébés ». J’étais rentrée à l’hôpital cinq jours plus tôt en croyant devoir y passer au moins un mois et demi alitée, à attendre qu’il soit l’heure pour mes poulettes de se pointer le bout du nez. J’avais aménagé ma chambre pour qu’elle soit confortable et accueillante, puisque j’étais convaincue qu’elle serait ma maison pour plusieurs longues semaines. Des livres, des DVD, des oreillers, des couvertures, des peluches, des jeux de société, mon ordinateur, des vêtements confortables, de la musique, de la nourriture : j’étais équipée pour faire du camping pré-accouchement pendant des lustres. Finalement, les lustres se sont transformés en fractions de seconde.

Durant la nuit, j’avais eu quelques pertes étranges, que la gynécologue de garde avait analysées pour finalement déduire que ce n’était rien de préoccupant. Puis, toute la matinée, j’avais eu des contractions plutôt inconfortables, qui se sont accentuées peu avant le dîner. Les infirmières ne s’inquiétaient pas outre mesure, convaincues que ça passerait. « Couchez-vous sur le côté gauche pendant une demi-heure madame, vous me direz si vous vous sentez mieux. » Résultat : me sens pas mieux pantoute. « Couchez-vous sur l’autre côté alors. » D’accord. Mais ça ne passe pas. Du tout. J’ai mal. Et les contractions sont de plus en plus rapprochées. « Combien de temps entre chacune, madame ? » Tout à l’heure c’était aux 5-6 minutes, là, j’en suis aux 2-3 minutes. Tout à coup, on a commencé à me prendre au sérieux.

Vers 14h, ma gynécologue est venue m’ausculter. J’étais dilatée à 5 centimètres. J’ai vu un début de panique dans ses yeux. « Si j’étais toi, j’appellerais ton chum. Il y a de fortes chances que ça se passe aujourd’hui. » Quinze minutes plus tard, le ton était sans équivoque. « Tu es dilatée à 8 centimètres. Il n’y a plus de revenez-y. Ça va être la césarienne d’urgence ma belle. J’avise tout de suite l’équipe médicale. On t’amène dans la salle d’opération. »

En temps normal, je n’aurais pas dû me rendre là. Je n’étais pas censée connaître les contractions efficaces et la dilatation du col de l’utérus. On était censé planifier ma césarienne à l’avance et la faire dans le calme, avant même que le travail ne commence. Mon corps a décidé que ça se passerait autrement. Pour une raison ou une autre, il a cru qu’il valait mieux expulser mes trois poulettes, soit pour les protéger elles ou pour me protéger moi. J’ai donc su ce qu’étaient les contractions. La douleur. La vraie. Celle que supposément aucun homme ne pourrait endurer. Messieurs (et mesdames qui n’avez jamais accouché), si vous vous demandez à quoi cela ressemble, je vous dirais ceci : la douleur des contractions s’apparente drôlement à celle qu’on peut ressentir lorsqu’on a une grosse envie de caca. Vous savez, ce moment juste avant que les sphincters se relâchent et qu’enfin nos intestins se libèrent ? La différence, c’est que dans le cas d’une envie de caca, la douleur dure tout au plus quelques secondes, alors que dans celui d’une contraction, elle dure plutôt quelques minutes. Ça n’a rien de romantique comme comparaison, mais c’est la description la plus juste que je pourrais vous donner.

Dans un sens, je suis contente d’avoir connu cette douleur. D’être passée par ce chemin. D’avoir fréquenté l’insupportable. Cela rendait mon expérience d’accouchement plus concrète en quelque sorte. Et moi, j’étais encore plus réelle. Je faisais dorénavant partie des milliards de femmes qui ont souffert pour donner la vie, depuis les origines de l’humanité. J’étais humaine, voilà. Dans tout ce que cela comporte de faiblesse et de souffrance.

Je n’ai aucunement eu le temps de me préparer mentalement à l’accouchement. À 27 semaines de grossesse, on n’en est pas là encore dans sa tête. Même dans le cas d’une grossesse à risque, on se dit qu’on a encore bien du temps devant soi pour se faire à l’idée de perdre sa bedaine, pour visualiser la manière dont cela se passera, pour rencontrer l’anesthésiste et le médecin qui procéderont à son opération. Mais on ne sait jamais réellement de combien de temps on dispose. Le temps est obstiné, s’étire indéfiniment ou rétrécit soudainement, sans égards à notre hâte ou à notre angoisse.

Léa était déjà engagée lorsqu’on m’a mise sur la table d’opération. Mon médecin me répétait de ne pas pousser. L’inverse de ce qu’on dit aux femmes normalement. Il fallait que je la retienne le plus longtemps possible, car si elle commençait à sortir par voies naturelles, on n’avait plus le choix de procéder ainsi et cela pouvait mettre en danger ses deux sœurs.

On cherchait à me faire l’épidural, mais on avait de la difficulté à me piquer, car mes vertèbres étaient trop rapprochées. L’anesthésiste m’enjoignait de faire le dos rond, afin de lui faciliter la tâche. « Rentrez votre nombril et poussez le dos vers l’extérieur. » Quel nombril ?! Mon nombril n’existe plus depuis au moins 3 mois ! Et essayez donc, vous, de rentrer votre nombril quand vous avez une bedaine grosse comme une citrouille s’étant mérité le titre de la plus grande citrouille jamais récoltée à Saint-Barnabé. Allez-y ! Essayez de faire le dos rond quand votre niveau de douleur atteint 23 sur une échelle de 10. Il a fallu qu’une infirmière me plie en deux elle-même et me force à rester dans cette position en me serrant dans ses bras, afin que l’anesthésiste puisse faire sa job. Après, magiquement, je ne ressentais plus rien.

Des dizaines de personnes tournaient autour de moi. Plusieurs me parlaient, parfois en même temps. Je ne comprenais rien de ce qu’elles racontaient, toute concentrée que j’étais sur mes jambes : je ne les sentais plus. Mon corps était complètement gelé jusqu’à la hauteur des poumons. Je respirais péniblement et j’avais même de la difficulté à bouger mes doigts. J’avais l’impression que plus jamais je ne parviendrais à me mouvoir correctement. Des relents d’anesthésiant me montaient jusqu’au cerveau – sentiment similaire à celui vécu après avoir fumé un gros joint de Québec Gold. F. me tenait la main, je lui souriais. Sans m’en rendre compte, je faisais des petites blagues, histoire de détendre l’atmosphère. Paraît-il que j’avais l’air vraiment relax. Pas inquiète du tout. Je n’ai tout simplement pas eu le temps de m’inquiéter, de me demander comment tout cela allait se dérouler. Je ne pouvais faire autrement que de m’abandonner aux mains des médecins et de me dire « advienne que pourra ».

Je sentais que des gens jouaient dans mon abdomen, mais je n’avais aucune idée de ce qu’ils trafiquaient. Puis, après quelques minutes, on m’a présenté deux de mes bébés. Je n’avais même pas senti qu’on les avait retirés de mon ventre, ne saisissais pas trop ce qu’ils faisaient là, devant moi. Léa me regardait avec ses grands yeux, l’air de se demander tout comme moi ce qu’elle foutait en dehors de mon corps. J’ai vu Alice rapidement, on devait se dépêcher de l’amener sous une source de chaleur. Béatrice était déjà à l’unité néonatale, car elle avait besoin d’aide pour respirer. Mes poulettes étaient nées. Et moi, plus jamais je ne serais la même personne. J’avais un trou béant dans l’abdomen et le cœur soudainement trois fois plus grand, celui-ci ayant explosé sous le poids de ce nouvel amour qui venait de naître. Mon amour incommensurable pour ces trois petits êtres prêts à tout pour vivre.