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lundi 27 octobre 2014

Singes à barbe et femmes barbares





« On ne naît pas femme, on le devient », paraît-il. Mais pas facile de devenir une femme dans ce monde où les mots n’existent pas toujours pour décrire ce que nous sommes. La semaine, dernière, les bonzes de l’Académie française ont décrété que le mot « auteure » était un barbarisme inadmissible.

Barbarisme : GRAMM. Faute contre le langage soit dans la forme, soit dans le sens du mot (mot créé ou altéré, dévié de son sens, impropre).

Selon ces messieurs vêtus de costumes vétustes, ajouter un « e » à un mot dévie celui-ci de son sens, donc. Que faut-il en déduire ? Que le métier d’auteur ne devrait être pratiqué que par des personnes ayant la faculté de pisser debout sans se tremper les pantalons ? Que les femmes qui exercent la profession d’écrivain ne peuvent être que des amateurs (semble-t-il qu’on n’ait pas prévu de forme féminine pour le mot « amateur » non plus, donc impossible pour une femme d’être amatrice, mais possible pour elle d’être experte ou professionnelle) ? Une fois qu’on entre dans cette logique absurde, difficile d’en sortir…

Cette histoire m’a beaucoup interpelée, en premier lieu parce que je suis maman et que mes filles en sont présentement à découvrir le langage dans toute sa richesse et sa complexité. De plus en plus, elles s’expriment avec des phrases complètes et, chaque jour, leur vocabulaire s’agrandit. Telles des perroquets, elles répètent tout ce qu’on dit. Elles me surprennent même à employer des mots que je ne pensais jamais avoir utilisés devant elles. Souvent, elles ont recours au terme juste, mais ne lui applique pas le bon genre. « C’est mon poupée. » « La sac est à maman. » Nous tenons pour acquis le genre des mots, qui est ancré en nous depuis l’enfance, mais il est vrai que celui-ci n’est pas toujours logique. J’essaie d’aider mes filles à se retrouver dans ce capharnaüm qu’est la langue française, en leur enseignant les bonnes règles, d’une part, mais aussi en leur montrant que les mots masculins n’ont pas plus de valeur que les mots féminins, et vice-versa. De la même manière que papa n’est pas meilleur que maman ou que maman n’est pas supérieure à papa. (Bon, ok, mon chum est meilleur que moi pour monter un meuble IKEA et ma maîtrise du logiciel Word est supérieure à la sienne, mais ça n’a rien à voir avec nos sexes, cela étant plutôt tributaire de nos intérêts respectifs.)

En deuxième lieu, le discours arriéré, machiste et condescendant tournant autour de l’aspect « barbare » du mot « auteure » me touche énormément en tant qu’écrivaine (on est au Québec, donc je me permets cette impropriété outrancière et prends même la peine de la souligner). Il me blesse car il témoigne de la perception qui continue de régner non seulement chez les intellectuels autoproclamés immortels, mais aussi chez une grande partie du lectorat et de la population en général : les femmes n’arrivent pas à la cheville des hommes dans bon nombre de domaine. Elles peuvent bien s’adonner à la poésie pour épancher leur âme dans leur temps libres si cela peut leur éviter de sombrer dans l’hystérie, mais leur œuvre ne pourra jamais avoir la même valeur que celle des barbus, des moustachus et autres représentants du genre humain dotés d’une pilosité faciale – peut-être qu’une femme à barbe aurait plus de chances de voir reconnaître ses qualités littéraires, qui sait…

Cela n’est pas sans rappeler les controversés propos de l’écrivain et professeur d’université David Gilmour, qui avait affirmé n’enseigner que des livres écrits par des hommes parce qu’il n’aimait pas l’écriture des femmes, mise à part celle de Virgina Wolf (vous trouverez ses propos exacts ici). Il en avait rajouté en précisant qu’il n’enseignait « que le meilleur » – I teach only the best. En d’autres mots, ce que les femmes écrivent, c’est du caca. Systématiquement. Sauf pour Virginia (mais elle, elle était bipolaire et avait des tendances lesbiennes, ça fait que c’est pas pareil, hein.)

Lorsque j’ai envoyé le manuscrit de Voyage léger, mon premier roman, à des éditeurs, l’un de ceux-ci m’a contactée par téléphone pour m’expliquer les raisons de son refus. J’avais trouvé cela très gentil de sa part. Jusqu’à ce qu’il me dise que je manquais d’imagination et, surtout, que mon texte risquait de plaire seulement à des femmes, donc que j’étais mieux de le faire parvenir à des maisons d’édition dirigées par des madames, qui seraient sûrement plus sensibles à ma prose. Sous prétexte que ce roman racontait l’histoire d’une jeune femme, qu’il était narré au Je et qu’il abordait des thématiques typiquement féminines, voire féministes, dont l’avortement, il ne pouvait pas plaire à un lectorat mâle, selon ce charmant monsieur dont je tairai l’identité. (Ça me surprendrait qu’il lise ce blogue, mais mettons que ce serait le cas, j’aimerais lui signaler au passage que ce fameux livre sans imagination et dépourvu d’intérêt pour la gent masculine a été finaliste au Prix France-Québec 2012 – probablement que cette année-là, sur le jury, il n’y avait que des filles aimant les textes bourrés de clichés et manquant d’originalité). J’en déduis que chaque fois que je lis un livre écrit au Je dont le personnage est masculin et où on parle de masturbation, de football et de brandy, il est impossible que je sois touchée. Quant à avoir des préjugés, soyons conséquents, et ayons-en dans les deux sens.

C’est bien connu, l’universel est masculin. Et Ève est née de la côte d’Adam. Elle est comme une sorte de sous-produit animal (vous savez, ces cochonneries dont on nourrit parfois les animaux dans certains élevages industriels). En vérité, cette idée d’une femme fabriquée à partir du corps de l’homme qui soit par conséquent inférieure à lui est due à une interprétation du terme hébreux אַחַת מִצַּלְעֹתָיו, qui pourrait plutôt signifier « côté ». Ève ne serait non pas sortie de la côte d’Adam, mais de son « côté », ce qui nous renverrait à l’androgynie universelle, à l’égalité des genres indissociables. L’homme et la femme, côte à côte. Cette interprétation aurait de quoi rabattre le caquet d’une belle trâlée de créationnistes, mais aussi d’humbles catholiques et de gens qui, tout en se déclarant athées, sont incapables de se défaire de leur éducation chrétienne et de la vision de la femme que cette culture tend à véhiculer. Bref, ça fait l’affaire d’une majorité, ce mythe de la femme qui descend de l’homme. Il vaudrait peut-être la peine de rappeler que l’homme, lui, descend du singe.

C’est de ça qu’ils ont l’air, les membres de l’Académie, avec leurs atours moyenâgeux : d’une belle bande de singes, faisant des simagrées sur la place publique pour divertir les badauds. Et moi, je leur dis, « mangez donc de la marde-avec-un-e » (s’ils ne savent pas où se procurer de matières fécales, ils pourront toujours manger un de mes livres, puisque ceux-ci ayant été écrits par une détentrice d’utérus, ils ne valent apparemment pas beaucoup plus qu’un tas de fumier.)


Sur ce, je m’en retourne à l’écriture de mon prochain Harlequin.



mercredi 30 juillet 2014

Les mois, l'angoisse et tout ce qui naît

Ça fera bientôt six mois que je n’ai pas écrit ici. Ma grossesse a duré ça, six mois. C’est dire qu’il peut s’en passer des choses dans un si court laps de temps. Que votre vie peut changer radicalement. Les six derniers mois n’ont pas été aussi intenses que ceux qui ont mené à la naissance de mes filles, mais pas loin. Au cours de cette période, j’ai dû changer d’existence à peu près cinq fois.

J’ai décroché un job, mon chum est retourné à son ancien boulot, les petites sont entrées dans une garderie en milieu familiale, elles ont attrapé tous les virus de la terre, ont été hospitalisées, F. et moi avons cru mourir de fatigue, on a décidé qu’on ne pouvait pas continuer ainsi, F. a de nouveau lâché son boulot et repris son rôle de papa au foyer, tandis que moi, je suis devenue la femme pourvoyeuse ; en plus de mon statut d’employée dans une entreprise, j’ai accumulé les petits contrats, les activités littéraires, j’ai terminé la révision de mon troisième livre, travaillé à sa publication prochaine, décroché un contrat télé (!), fait je ne sais plus combien d’allers-retours à Montréal, planifié avec mon Italien son retour aux études, préparé une demande de subvention pour mon quatrième livre, appris que celle-ci m’était accordée, sauté de joie, puis je me suis dit « voilà que tout sera encore à repenser ».

J’ai sincèrement l’impression de toujours être en train de repartir en neuf. Et ce n’est pas sans me déplaire.

Parmi les changements que j’entrevois au cours des prochaines semaines, il y a celui d’assurer une présence plus constante sur ce blogue. On dirait que j’ai toujours plus de facilité à le nourrir de manière assidue lorsque je suis en période de création. L’écriture appelle l’écriture. Ça tombe bien, j’aurai des tonnes de trucs à écrire cet automne. Mon nouveau roman, puis autres choses dont je ne peux pas encore parler.

La prochaine saison sera faste. Si tout va comme prévu, vous devriez me voir la face souvent. Et pas juste ici. Ceux qui ne l’aiment pas trop, cette face, auront au moins été prévenus.

Tout commencera le 3 septembre avec la sortie en librairies de L’angoisse du poisson rouge. D’ici là, les curieux pourront en lire le résumé officiel en cliquant drette là : http://lapeuplade.com/livres/langoisse-du-poisson-rouge/.

Je vous laisse à vos vacances et vous dis à très bientôt.






lundi 28 octobre 2013

Jeune écrivaine cherche mécène

Hier, j’ai envoyé le manuscrit de mon troisième livre à mon éditeur. Excitation, stress, soulagement, un beau mélange de tout ça m’envahit aujourd’hui. Pendant une fraction de seconde ce matin, je me suis sentie en vacances. J’avais l’impression que j’étais libre de faire ce que je voulais puisque j’avais accompli ce qu’on attendait de moi. Puis, je me suis rappelé que c’était faux. Des vacances, quand on a choisi d’épouser le métier d’écrivain, on ne connaît pas ça.

On n’a jamais vraiment fini d’écrire. Avant même qu’un projet soit terminé, on est déjà en train de penser au suivant. Et la vérité, c’est que personne n’attend rien de moi. Je n’ai pas de date butoir, d’échéances ou de quotas à remplir. Je me fixe mes propres objectifs et si je ne les remplis pas, je serai la seule à le savoir. Il n’y a rien de plus terrible que cela.

N’avoir de compte à rendre à personne, ça vous fout une angoisse, je vous jure. Moi en tout cas, ça me rend dingue. Car je suis beaucoup plus exigeante envers moi-même que n’importe quel client ou employeur ne pourrait l’être. Comme je ne dépends que de ma petite personne, j’ai le sentiment que ce que je fais doit être irréprochable.

Je ne saurais pas trop expliquer ce perfectionnisme exagéré. Je sais seulement que je place toujours la barre plus haute par rapport à mes projets et à moi-même que je ne la place pour les autres et leurs accomplissements. J’accepte que les autres se trompent mais je refuse de me planter. Décevoir autrui serait pour moi un échec, mais je ne suis pas capable de rentrer ceci dans ma petite tête : ce sont rarement les autres que je déçois, mais beaucoup plus souvent mon petit nombril.

Les autres, bien souvent, ils n’en ont rien à foutre. Les autres, si j’en n’écris pas de roman, ça ne change pas grand-chose dans leur existence.

Mon perfectionnisme est probablement une manière de me faire croire que ce que je fais dans la vie est utile.

Bien sûr que ce l’est, utile, l’écriture, les livres, la littérature, tout ça, mais quand tu es plongé dans ton quotidien, ton mode de vie axé sur les enfants, la routine, les besoins primaires, alouette, il y a quand même beaucoup de moments où tu te demandes à quoi ça rime, la poésie, le fond, la forme, les mots, le bla bla. C’est difficile de concilier la réalité avec la fiction. De toujours faire concorder son besoin irrépressible de raconter des histoires et la nécessité d’avoir les deux pieds sur terre. J’y arrive. Je crois même parvenir à faire de petits miracles. Mais bon sang, c’est dur. Souvent.

J’ai la tête qui grouille d’idées. « L’angoisse du poisson rouge » vient à peine d’arriver sur le bureau de ma maison d’édition que déjà je suis en train de réfléchir au tome II. Et j’ai une autre idée de recueil de nouvelles qui me trotte dans le cerveau depuis quelques mois. Et je dois écrire un essai pour un collectif pour la mi-janvier. Et j’ai promis à une artiste que je connais que je lui écrirais deux chansons. Et je me suis engagée auprès de mon ancienne commission scolaire pour participer à une activité de lecture avec les kids. Et je veux faire un album pour enfants avec une amie. Et une BD, aussi. Et j’aurais vraiment aimé adapter mon petit poisson rouge en film. Et, et, et.

J’ai de quoi m’occuper pour les cinq années à venir. Quand je regarde cette liste, autant je me sens pleine de motivation et je désire m’atteler à la tâche illico, autant je déprime. Parce que parmi tous ces projets, il n’y en a pas un maudit qui va me rapporter de quoi acheter trois paires de bottes d’hiver et trois suit. Pour ce qui est de m’habiller moi, on repassera.

Je vais bien recevoir quelques droits d’auteur ici et là, mériter un ou deux cachets. Mais ça ne sera pas de quoi faire vivre une famille. Je vais donc devoir faire autre chose.

J’ai peut-être l’air de me plaindre, je vous assure, ce n’est pas le cas. J’aime ce que je fais et je ne regrette pas d’avoir choisi cette voie. Le problème, il est là, justement. J’aime ce que je fais. Je ne me vois pas faire un autre boulot. Alors quand vient le temps de trouver quelle « autre chose » je pourrais faire pour ramener un peu de pain en tranches sur la table en mélamine, je fige. Je n’ai pas d’idées. Autant je peux avoir de l’imagination, autant sur ce coup-là, je me sens démunie.

De la correction, de la révision, de la rédaction, de la traduction, tralali, tralalère, j’en ai fait, je pourrais bien continuer d’en faire, sauf que ça me gruge mon énergie et quand vient le temps de m’asseoir pour réaliser mes projets, je suis vidée.

Je le répète : je ne me plains pas, je rêve. Je fabule « à clavier haut ». Je vous dis ce qui, vraiment, ferait mon affaire.

J’ai été hyper chanceuse : en deux ans, j’ai eu la chance de recevoir deux bourses de création, ce qui a fait en sorte que j’ai pu me consacrer entièrement à l’écriture et pondre deux livres. Je voudrais juste que ça continue. Me trouver un généreux donateur qui me paierait pour que je puisse me dédier totalement à ma petite besogne sans trop me faire déranger (à part par les triplettes, mais ça, c’est une autre histoire.)

Y’aurait pas un mécène dans la salle ?




mardi 24 septembre 2013

La famille est faite

C’est probablement le commentaire que nous recevons le plus souvent de la part des quidams que nous croisons dans la rue, à la pharmacie, chez le médecin, au parc ou au centre commercial lorsque nous sortons avec nos triplées : « La famille est faite ! » Après s’être exclamés « Oh ! mon dieu, trois, ça doit être de la job, vous êtes courageux ! », les gens nous servent presque automatiquement cette phrase cliché « En tout cas, votre famille est faite ! »

Mais qu’est-ce que vous en savez ?!

Pourquoi le fait d’avoir eu trois enfants en même temps signifierait-il automatiquement que nous n’en voulons pas d’autres ? Peut-être que c’est le contraire, peut-être que ça se passe bien et que ça nous a juste donné envie d’en faire encore et encore, des bébés ? Qui sont ces inconnus pour présumer combien d’enfants nous désirons et déclarer que trois, c’est bien assez ?

En vérité, F. et moi, nous ne le savons pas. Nous n’avons pas pris de décisions en ce sens. La  « shop » n’est pas encore officiellement fermée. En attendant, nous prenons d’autres mesures pour ne pas nous retrouver immédiatement avec un autre poupon tout frais sur les bras, mais dans deux ou trois ans, nous ne disons pas non. Nous verrons bien rendus là. Il se pourrait que nous préfèrerions nous « contenter » de nos trois merveilles, comme il se pourrait que nous nous lancions dans la folle aventure d’en avoir une ou deux autres.

Au Québec en 2011, l’indice synthétique de fécondité, c’est-à-dire la moyenne d’enfants par femme, était de 1,69. Un peu plus qu’un bébé et demi par madame. C’est ça, la note de passage. Si tu réussis à faire ça, tu passes ton cours d’individu socialement acceptable. Si t’en fais moins, tu vas te faire pointer du doigt et devras te taper des classes de rattrapage ; si t’en fais plus, tu seras catégorisée comme « bolée » et risque de souffrir d’ostracisme tout le reste de ta vie. J’exagère à peine.

Je connais des femmes dans la trentaine qui n’ont pas d’enfants et qui ne projettent pas en avoir ; chaque semaine, si ce n’est pas chaque jour, elles sont confrontées au jugement condescendant des autres femmes qui ne comprennent pas comment elles font pour se sentir complètes et accomplies sans avoir de descendants. On ne comprend pas POURQUOI. Pourquoi tu n’as pas fait de z’enfants ma pauvre ? T’as pas trouvé le bon avec qui les faire ? T’es pas fertile ? T’es trop égoïste ? T’as préféré tout miser sur ta carrière ? Tu trouves pas ça cute, les z’enfants ? En tout cas, y’a sûrement quelque chose qui cloche avec toi.

Pis moi, ben j’en ai fait un peu trop. 1,31 au-dessus de la moyenne. Non mais, qu’est-ce qui m’a pris ? Je me pense meilleure que les autres, c’est ça ? Dans mon cas, c’est légèrement différent, je n’ai pas tout à fait choisi d’avoir 3 enfants (si j’en fais plus par contre, là, je vais porter le blâme à 100 %), mais toutes ces femmes qu’on voit se trimballer avec deux, trois, quatre, voire cinq mini clones accrochés à leurs baskets, elles, elles l’ont cherché, le trouble. Pourquoi elles ont fait autant de bébés ? Elles voulaient juste toucher les allocations familiales du gouvernement et se payer des caisses de Coors Light avec les sous ? Elles ne savent pas que la contraception existe ? Elles ont été brainwashées par la religion ? Elles ne sont pas au courant que le féminisme est passé par ici et nous a libéré du joug patriarcal qui nous obligeait anciennement à accoucher comme des lapines jusqu’à ce que mort s’en suive ?

Je caricature. À peine.

On vit dans un monde où la norme est très forte et ne pas s’y conformer, d’un bord comme de l’autre, est considéré comme un acte rebelle. On cherchera automatiquement ce qui ne va pas avec nous si nous ne suivons pas les dictats de notre belle société donc ben ouverte sur la différence (sic).

Dans la vie, il faut :

-       Étudier. Aller à l’université, si possible. Mais pas trop longtemps. Parce qu’un trentenaire qui traîne encore sur les bancs d’école n’est rien d’autre qu’un indésirable profiteur. Et surtout, il faut étudier « la bonne chose ». Un domaine utile. La comptabilité, tiens, ça, ça sert à quelque chose. Laisse faire la littérature mon p’tit pet, c’est pour les perdus sans ambition.
-       Se caser. C’est correct si tu te maries pas, c’est même mieux ainsi (sérieusement, les gens qui s’épousent encore aujourd’hui en 2013, ils ne sont pas un peu rétrogrades ?), mais arrange-toi pour t’accoter au moins. Pis attends pas à 37, 40 ou 42 ans pour le faire. Rendu là, tu vas avoir l’air d’un désespéré si tu oses encore cruiser dans les bars.
-       Avoir une bonne job. 30 000$ par année, c’est pas assez. Vise plus haut, sois idéaliste un peu, bon sang ! 40 000$, bof, 50 000 $, là tu commences à parler. Mais ne viens pas nous demander pourquoi il t’en reste à peine la moitié dans tes poches à la fin de l’année. On a des gouvernements conservateurs à faire rouler, nous.
-       Voyager. Mais pas trop, ça non plus. Oublie pas que tu dois travailler au moins 50 semaines par année pour être rentable. Tu ne voudrais pas avoir l’air d’un romanichel. Une p’tite semaine dans le Sud une fois par année, ça va te recrinquer. Change de pays à chaque année par contre, après la République Dominicaine, tu essaieras le Mexique, pis Cuba, pis la Jamaïque, pis Haïti, tiens, c’est rendu cool d’aller à Haïti maintenant, comme ça, tu vas pouvoir piner des punaises un peu partout sur la mappemonde accrochée dans ton bureau, ça va impressionner tes invités.
-       Faire des enfants. Pas trop jeune (tomber enceinte à 18 ans, c’est une plaie), ni trop vieux (39, ishhhh, t’es sûre que tes ovaires fonctionnent encore comme du monde ? Un trisomique c’est si vite arrivé, t’sais)
-       Etcetera, etcetera.

Il y a des exceptions à toutes ces règles, bien sûr. Il y a des gens qui vivent très bien tout en étant nomades, sans enfants, travailleurs autonomes et célibataires. Généralement, on les retrouve sur les cover des magazines à potins. On ne devrait pas essayer de les imiter à la maison. Ces gens-là, ils existent pour nous faire rêver, pas pour nous donner l’exemple.

Il y a aussi tous ceux qui s’en contrefichent de ce qu’on attend d’eux et qui font à leur tête. Ils se construisent une vie à leur image, loin de tout ce qu’on tente de leur imposer comme régime, mode, destin. J’en connais plein, de ces personnes. J’en suis devenue une, sans le vouloir. En faisant une maîtrise en littérature, en me mariant à 27 ans, en choisissant de devenir écrivaine, en n’ayant aucune sécurité d’emploi, en me choisissant pour compagnon de vie un Italien qui m’a fait trois bébés. Et je vous le confirme, ce n’est pas facile tous les jours de ramer à contre-courant.

Souvent, je me demande moi-même pourquoi je me la complique autant, la vie. En faisant toujours des choix contre-intuitifs, des choix pas du tout socialement responsables parce que chaque fois, ils m’éloignent du beau p’tit fil conducteur de la normalité. Je n’ai pas à chercher bien loin en fait pour savoir d’où me vient ce caractère « dissident ».

Ma mère a eu quatre enfants et a été femme au foyer jusqu’à son divorce à la fin des années 90. Dans les années 80, c’était aussi sinon plus inhabituel qu’aujourd’hui. Le féminisme sans soutien-gorge des années 70 n’était pas bien loin et ma mère se faisait constamment dévisager par les femmes libérées qui l’entouraient. Celles qui travaillaient 60 heures par semaine et qui engageaient des femmes de ménage pour mettre en ordre leur belle maison de banlieue. Ma mère faisait de l’ordre toute seule. Elle cuisinait, nous accueillait à la maison pour l’heure du dîner, elle nous éduquait, nous cousait des vêtements quand elle avait un peu de temps libre. Et oui, une mère au foyer est occupée au point où elle aussi, elle en manque, du temps. Ma mère n’est ni paresseuse, ni anti-féministe, ni ultra-catholique, contrairement à ce que ses contemporains pouvaient penser d’elle. Elle était juste mère au foyer. La fière mère au foyer de quatre enfants qu’elle avait désirés de tout son cœur et qu’elle élevait du mieux qu’elle le pouvait. Aussi con que cela puisse paraître, cela faisait d’elle une anticonformiste.


Et moi, à ma manière, je suis sa voie. Ça fait que non, contrairement à ce que vous croyez, il est loin d’être certain que ma famille soit faite.




vendredi 6 septembre 2013

Le syndrome de l'effrondrement

Syndrome d’effondrement. Une à une, les abeilles tombent, comme des mouches, avec qui on les confond parfois. Pourtant, tout ce qui vole n’est pas libre. Tombent les abeilles, les hommes, leurs certitudes, les feuilles à l’automne, les gouttes de pluie au printemps. La terre est un aimant qui attire la vie vers son centre. Elle se déploie généreusement sous le poids des corps qui choient.
Dans un bruissement à peine audible, chuter vers le sol qui n’en finit plus d’arriver. Le choc sera brutal, on l’anticipe, on ferme les yeux pour ne pas voir à quoi ressemble sa peur. L’effondrement, ou tomber encore plus bas que ce qu’on aurait cru possible. Au fond des choses, dans le magma mystérieux des origines. La course se termine où elle a commencé.
Sentir la fin, s’affaisser, s’affaler, de tout de son long, sur le sol. Là, vidé, las, n’avoir plus rien à perdre, alors recommencer à croire que ça vaudrait la peine d’essayer. Couché sur les cailloux, voir le ciel. L’immensité de l’univers, les étoiles qui ont l’air de se toucher et qui pourtant sont si loin les unes des autres. Lentement, se ramasser, recoller les morceaux encore utilisables et se refaire un corps en forme de courtepointe. Même si on tombait encore, ça ne ferait pas si mal, on est déjà au plus profond de l’entaille. S’agit seulement de trouver une manière de remonter. L’endroit sur la paroi qui semble le moins glissant, un point où s’agripper. Visualiser le chemin à parcourir pour atteindre la surface, un mouvement à la fois. Surtout, ne jamais regarder en bas pour constater la distance parcourue. Le vertige nous prendrait et on risquerait de tomber à nouveau. De stupéfaction cette fois.
Saisi par la force dont un être peut faire preuve, par la vitesse à laquelle il parvient à se remettre debout après le grand tremblement qui l’a ébranlé.

***

Pourquoi cet élan poétique ?
Vous comprendrez lorsque vous lirez mon prochain roman...


***

lundi 12 décembre 2011

L'art de botcher sa job, ou le perfectionnisme à l'ère de la rentabilité


Je profite beaucoup du recul que m’offre mon séjour en Italie pour réfléchir à ce que je veux faire de ma vie professionnelle. Il est clair que je veux continuer à écrire, or, je ne souhaite pas faire uniquement cela. Pour être un bon écrivain, il faut aussi vivre. Vivre à l’extérieur des mots, dans la réalité, des expériences, des aventures, des rencontres. Non seulement cela est-il nécessaire à mon art, mais ce l’est encore davantage pour ma santé mentale. J’ai besoin de voir des gens, de travailler en équipe, d’être stimulée par les idées des autres, qu’on me pose des défis, qu’on m’invite à me dépasser. Ne devoir rendre des comptes qu’à moi-même ne m’est pas suffisant. Rapidement, j’en viens à me sentir incomplète, déconnectée et inutile.

Pourtant, travailler avec les autres est difficile. Cela nécessite beaucoup d’eau pour bien diluer son vin, de la patience, de l’empathie et plusieurs bonnes paires de gants blancs. De façon générale, je crois que je peux facilement parvenir à faire preuve de toutes ces belles qualités. Cependant, une chose que je suis incapable de supporter dans le fait de travailler avec et pour d’autres, c’est la propension de la majorité des gens à se contenter du minimum. Peu importe où, avec qui, dans quel domaine et pour quelles raisons, presque chaque fois où j’ai été appelée à travailler pour des entreprises ou que j’ai offert mes services à des particuliers, j’ai dû revoir à la baisse mes propres exigences pour satisfaire celles de mes employeurs ou de mes clients.

Moi et mon éthique professionnelle, nous nous sommes souvent faites revirer de bord avec des phrases du genre : « On sait que ce n’est pas parfait, mais on ne veut pas que ce le soit non plus. On ne veut juste pas que ça nous coûte cher, alors pourrais-tu, s’il te plaît, faire ça le plus rapidement possible, quitte à fermer un œil sur certains détails qui ne fonctionnent pas. » En d’autres mots, on m’a souvent demandé de « botcher » ma job. Ce que je suis incapable de faire. Après, on m’a donc reproché d’avoir été trop scrupuleuse, de m’être trop attardée sur des broutilles de seconde importance et d’avoir perdu mon temps à faire un boulot impeccable. Parce que quand je demande à ces gens qui m’embauchent ce qui cloche exactement, quelle partie de mon travail est incorrecte, ils me répondent « Ah, ton travail est béton, ce n’est pas ça le problème. Tout ce que tu as fait était pertinent, c’est juste que ce n’est pas ça qu’on t’avait demandé. » J’oubliais : on m’avait demandé de faire mon travail à moitié. Mon erreur. Désolé monsieur de vous avoir fait gaspiller votre temps et votre argent.

Jusqu’à présent, pour gagner ma vie et payer mes factures, j’ai surtout fait de la correction, de la révision, de la traduction et de la rédaction. En traduction et en rédaction, généralement, les clients chialent beaucoup moins, ils n’ont rien à redire sur le produit fini –parce que ce produit ne porte pas atteinte à leur intelligence, il n’est que le fruit de mon travail à moi et ils n’ont pas à se sentir « rabaissés » par les textes que je leur livre, puisqu’ils ne constituent pas une critique de ce qu’eux avaient fait au préalable. C’est lorsqu’il s’agit de révision linguistique que ça se corse. Les gens, y compris ceux qui ne sont pas des professionnels de la plume – ou surtout ceux qui ne sont pas des professionnels de la plume ? –, sont généralement très fiers des textes qu’ils me donnent à corriger. Leur orgueil en prend donc un coup lorsque je leur renvoie leur « bébé » couvert de rouge et de commentaires. Ils ne comprennent pas.
-       Pourtant, je l’ai fait lire à ma blonde pis elle trouvait ça vraiment bon. 
-       C’est possible. Qu’est-ce qu’elle fait ta blonde dans la vie ?
-       Elle est hygiéniste dentaire, c’est quoi le rapport ?
-      Le rapport, c’est que sa job, c’est de nettoyer des dents, ce qu’elle fait avec beaucoup de minutie et de professionnalisme, j’en suis convaincue, tandis que ma job à moi, c’est de nettoyer des textes. De les rendre meilleurs. Si tu penses que ta blonde est capable de faire ma job, engage-la elle, pas moi. Mais ne viens pas te plaindre après que ton texte n’a pas reçu l’accueil escompté ou je ne sais quoi encore.
-     Oui, mais moi je t’avais demandé de juste corriger les fautes pis toi, tu m’as tout revirer ça de bord et t’as changé la moitié de mes phrases. 
-       Parce que la moitié de tes phrases n’étaient pas syntaxiquement correctes.
-       C’est mon style, c’est tout. 
-       Pour prétendre avoir un style, il faut d’abord maîtriser les règles de base, je suis désolée. Ce qui n’était pas le cas ici, c’est pourquoi je t’ai fait de nouvelles propositions. Tu n’es pas obligé de les accepter, c’est toi le client, tu as le dernier mot. Mais la prochaine fois que tu veux juste faire corriger « tes fautes », achète-toi Antidote et laisse-moi tranquille. Je te jure que lui, il ne t’achalera pas avec la construction de tes phrases, il ne sait même pas ce que ça veut dire une phrase nominale.

(Ah, si un jour j’avais le guts d’avoir cette conversation pour vrai.)

Lorsque j’apporte des modifications au texte de quelqu’un, c’est toujours en prenant la peine de les justifier, même s’il s’agit d’un élément mineur, parce que je sais que les gens sont sensibles par rapport à ce qu’ils écrivent – ils ont toujours l’impression qu’on les attaque personnellement lorsqu’on change un verbe pour un autre, plus précis. Je suis la première à refuser les changements que me proposent les réviseurs linguistiques lorsque ceux-ci m’apparaissent arbitraires. Par contre, lorsque le réviseur a RAISON, qu’il soutient son point de vue avec une définition de dictionnaire ou une entrée du Grevisse, je suis également la première à me plier à sa recommandation et à le REMERCIER de m’avoir éclairée.

Les réviseurs ne connaissent pas tout. Ils ont chacun leur petite bibitte noire et accordent plus ou moins d’importance à différents éléments. Par exemple, pour ma part, je suis très capricieuse en ce qui a trait à la concordance des temps de verbes. C’est ma « spécialité » – ce qui ne veut pas dire que je ne fais pas d’erreurs de ce genre dans mes propres textes, car travailler ses propres textes et ceux des autres est très différent. Malheureusement, l’attention que j’accorde à ce genre de choses peut me faire passer à côté d’autres types d’erreur qui, selon mon jugement, sont de moindre importance, alors qu’un autre correcteur les aurait vues au premier regard. À chacun ses forces et ses faiblesses. Bien qu’il repose entre autres sur la maîtrise des ouvrages de référence, le métier de réviseur en est un hyper subjectif et aucun réviseur ne peut prétendre tout voir et tout corriger. Cependant, il peut faire de son mieux. C’est ça son travail. Alors quand on me demande de ne regarder que la grammaire et de passer vite sur tout le reste, on exige de moi que je fasse exactement le contraire de ce en quoi ma profession consiste.

Je dis « ma profession », mais honnêtement, je ne suis pas convaincue que je ferai cela encore très longtemps, du moins, pas comme métier principal. J’accepterai probablement toujours les petits contrats ici et là, surtout pour donner un coup de main à des gens en qui je crois et qui me proposent des projets ultra enthousiasmants, mais pour le reste, je crois que je vais céder ma place à d’autres. Pour faire quoi ? Aucune idée. Mon problème, c’est que j’ignore si je réussirai un jour à trouver un environnement de travail où mon perfectionnisme sera le bienvenu. Où on ne passera pas son temps à me demander de tourner les coins ronds. J’ai plutôt l’impression que le monde du travail est géré par des êtres approximatifs à qui on a appris que le nivellement par le bas était la meilleure manière d’être productifs. Je dis « le monde du travail », mais n’est-ce pas le monde en général qui est géré par ce genre d’énergumènes ?  

lundi 12 septembre 2011

Vendanges, ronds-points et groupie


Voilà bientôt deux mois que F. et moi avons quitté le Québec pour venir nous installer sur le Vieux Continent. Je regarde derrière moi, j’observe tout ce que nous avons fait en si peu de temps et je me demande comment il est possible que je ne sois pas plus fatiguée ! Il faut dire que nous avons quand même eu quelques journées de repos où nous ne faisions rien, sinon quelques courses ou une promenade sur la piazza centrale de Carpi. Toujours est-il que nous en avons avalé des kilomètres durant ces huit semaines. De Montréal à Paris, de Paris à Carpi, de Carpi à San Vincenzo, puis à Fellicarolo, Cervia, Milano, Modena, Parma, Bologna, Mantova, Correggio, Lago di Garda (deux fois), Cinque Terre, Verona (récit à venir pour ces trois dernières destinations), et j’en oublie probablement. Malgré tout ce va-et-vient, nous avons eu le temps de profiter de Carpi, de nous approprier notre nouvelle ville et de nous construire un chez-soi.

Être chez soi, ce serait l’opposé d’être en vacances. Cela signifie avoir une routine ainsi que des obligations. On ne peut pas être chez soi et ne rien faire continuellement. On doit s’occuper, ou du moins faire semblant, travailler, cuisiner, faire le ménage. Que l’on se trouve à Montréal ou à Carpi, ça, ça ne change pas. Ce qui change, c’est la manière dont on accomplit toutes ces tâches, car à chaque pays ses façons de faire et son rythme. Pour notre part, cela fait à peine une semaine que nous sentons que nous avons réellement un quotidien, c’est-à-dire depuis que F. a commencé à travailler à la cantina (domaine où est produit le vin).

À quoi ressemble-t-il, ce quotidien tout frais ? Pour F. il s’agit de se lever à 6h45 tous les matins, d’enfiler ses vêtements et ses bottes de travail, de prendre un café et ensuite la voiture en direction de San Marino (une frazione« hameau »de Carpi, qui est à cinq minutes d’automobile de notre maison), là où se situe la cantina CIV&CIV. Il ne passe pas sa journée à récolter ou à piétiner le raisin – les vendanges sont faites mécaniquement depuis plusieurs années, oubliez ça les images romantiques de gars torse nu, bas de jeans roulés, qui marchent sur le raison avec leurs pieds virils! – non ; il travaille plutôt avec une immense machine qui filtre le jus de raisin et il effectue diverses tâches, dont pelleter des montagnes de résidus de raisins pendant deux heures parce qu’un de ses collègues a commis une erreur et qu’est survenu un incident du type ma-machine-capote-je-sais-pu-quoi-faire-il-y-a-du-raisin-partout-aidez-moi-quelqu’un ! Généralement entre 18h et 20h, F. rentre à la maison épuisé, les ongles sales et la voix éraillée (il passe sa journée à gueuler, à cause des bruyantes machines). Il répète cette opération six jours par semaine, soit du lundi au samedi. Le dimanche, il a enfin le droit de se reposer.

Et moi, que fais-je pendant que mon homme s’échine ainsi ? Je commence tranquillement à travailler sur mon projet de recueil de nouvelles, celui pour lequel j’ai reçu une subvention du Conseil des Arts du Canada. Jusqu’ici, j’ai surtout travaillé dans ma tête, car c’est aussi ça l’écriture : prendre des notes mentales, réfléchir, regarder le vide puis, soudain, avoir un éclair, peut-être pas de génie, mais à tout le moins d’inspiration. J’écris également ma chronique hebdomadaire pour Urbania – qui se terminera à la fin du mois de septembre, cela étant dit, puisque ça devient de plus en plus difficile pour moi de bloguer sur l’actualité québécoise alors que je me trouve à quelques six mille kilomètres de la Belle Province. Je m’oblige également à venir vous donner des nouvelles ici au moins une fois par semaine et j’essaie de retrouver un semblant de discipline en allant courir le matin (pas évident, avec cette canicule qui ne nous lâche pas).

La semaine dernière, mon petit quotidien tranquille a légèrement été bouleversé. Lundi fut une grosse journée pour moi : j’ai travaillé au magasin de ma gentille belle-maman, qui passait la journée à Rome pour un congrès professionnel. Elle m’avait demandé de tenir le fort avec l’autre employée qui travaille à la boutique à temps partiel. Durant la pause de l’après-midi (de 13 heures à 16 heures, les magasins sont fermés, on se le rappelle), je suis allée à mon tout premier cours de conduite. Oui, oui, vous avez bien lu : j’ai débuté mes cours de conduite automobile ! Enfin, diront certains ! Effectivement, à presque 28 ans, il n’était pas trop tôt. Mais vous me connaissez, je n’aime pas les choses trop faciles : j’ai préféré attendre de faire mon cours en italien, histoire d’avoir un défi supplémentaire. Jusqu’à présent, tout se passe bien. On verra rendu à l’examen si je ne change pas d’avis ! Pour ceux qui se demandent ce qui m’a motivée à m’inscrire à ce cours maintenant, la réponse est simple : ici, contrairement à Montréal, j’ai accès à une voiture – une jolie petite Mazda 2 toute neuve, quand même. J’aurai donc tout le loisir de m’aventurer dans les ronds-points, de m’exercer à ne pas frapper les cyclistes qui arrivent de partout et de me pratiquer à trouver le point de friction de la voiture – parce qu’en Europe, ou tu conduis manuel, ou tu ne conduis pas.

Mercredi passé fut également une journée bien remplie. Après mon cours de conduite (je dois me rendre à l’école de conduite tous les jours de semaine de 14h à 15h durant six semaines pour suivre un total de 30 heures de cours théoriques), j’ai couru jusqu’à la station de train afin de prendre une liaison pour Mantova, où se tenait, du 7 au 11 septembre, le Festivaletteratura. Ce festival de littérature accueille chaque année plusieurs écrivains, principalement italiens mais également étrangers, pour différentes conférences et activités. Parmi les conférences proposées cette année, il y avait celle d’Alessandro Baricco sur Walter Benjamin, le mercredi 7 septembre à 19 heures. Baricco étant l’un de mes auteurs fétiches, je ne pouvais absolument pas manqué ça ! J’ai cru à un certain moment ne pas pouvoir y assister, car le 7 septembre, c’était aussi la date à laquelle D. et G., des amis de Montréal, débarquaient à Carpi pour nous rendre visite, mais finalement, nous avons trouvé un moyen de faire concorder les deux événements.

La conférence de Baricco portait sur un essai de Benjamin écrit en 1936 et intitulé « Le narrateur ». Cette année, la maison d’édition italienne Einaudi a publié une version commentée par Baricco dudit essai et la conférence se voulait en quelque sorte l’extension des commentaires de lecture de Baricco. C’était vraiment fort intéressant – ne me demandez pas de résumer par contre, déjà que j’ai réussi à tout comprendre, c’est un exploit, s’il avait fallu que je mémorise les grandes lignes de la présentation, mon cerveau aurait bien fini par exploser ! À la fin de la conférence, Baricco s’est prêté à une séance de signatures. J’ai donc fait la file pour faire autographier ma copie de l’essai Il narratore – je n’avais pas du tout pensé amener mon exemplaire d’Océan Mer ou de Soie. Qu’importe, mon but réel était plutôt de lui parler et de lui dire à quel point son travail m’inspirait. En temps normal, je me laisse peu impressionner par les vedettes, qu’elles soient comédiennes, chanteuses, auteures, mais là, le fait de devoir m’adresser à mon idole en italien rajoutait une certaine dose de stress. Je me suis finalement présentée devant Baricco en lui disant à peu près ceci : « Je m’excuse pour mon accent, mais je suis canadienne. Je suis également une jeune auteure et je dois vous dire que vous avez toujours été un exemple pour moi. » C’est à ce moment-là qu’il s’est exclamé « Bravvvvvvvissssssssimmmmaaaa!!!! », en flattant ma joue gauche de sa main droite. Vraisemblablement, mon italien de fortune a réussi à le charmer ! Il a conclu en me serrant la main et en me disant « J’espère avoir l’occasion de te revoir ici ou là, dans un événement littéraire. » Ce soir-là, je me suis découvert un petit côté groupie jusqu’ici insoupçonné. Je suis sortie de l’enceinte où avait lieu la conférence les jambes molles, les joues rouges et le cœur léger.

Après mon rendez-vous galant avec Alessandro, je suis allée rejoindre D. et G., qui débarquaient tout juste d’Autriche et qui venaient me retrouver au centre-ville de Mantova afin qu’on mange une pizza et qu’on se rende ensuite à la maison ensemble. Le prochain billet portera sur les petites virées que D., G. et moi avons faites au cours des derniers jours (sans F., malheureusement, qui était occupé à pelleter des montagnes de raisins).

Je terminerai pour l’instant ce billet en vous disant ceci : peu importe où vous vous trouvez dans le monde, évitez de parler québécois en croyant que personne ne comprend ce que vous dites parce qu’il n’y a pas de francophones dans le pays que vous visitez et encore moins de gens qui comprennent votre accent du Saguenay–Lac-Saint-Jean. Vous ne savez JAMAIS quand vous allez tomber sur un Québécois. Jamais. Voyez, j’étais convaincue que j’étais la seule fière représentante du Québec à Carpi, mais je me trompais. L’autre soir, nous sommes allés à la pizzeria et qui c’est qui n’était pas assis à la table derrière la nôtre : un p’tit gars de Repentigny. Je n’ai pas pu m’empêcher d’aller le voir à la fin du repas pour lui demander ce qu’il foutait là – c’est pas comme si Carpi était une destination touristique très prisée. Eh bien, le gentil garçon travaille pour BRP (les produits récréatifs de Bombardier) et son entreprise envoie fréquemment des employés dans une usine de Carpi où sont fabriquées certaines pièces de Skidoo, Seadoo et autres bibittes à moteur. Que cette anecdote vous serve d’exemple : vous n’êtes jamais seuls à comprendre la langue que vous parlez, rappelez-vous le !

mercredi 10 août 2011

Après la montagne le beau temps

Vendredi dernier, en milieu d’après-midi, F. et moi nous sommes dirigés vers Fellicarolo, dans les Appennini – ou Apennins, en français –, une chaîne de montagnes qui traverse l’Italie du Nord au Sud, sur plus de 1000 km. Fellicarolo est posté à 922 mètres au-dessus du niveau de la mer, face au mont Cimone qui, avec ses 2165 mètres d’altitude, est le plus haut de la portion nord des Appennini. De Carpi, cela prend environ 1h30 normalement pour se rendre dans ce petit village. Or, cela nous a pris 2h30. Leçon numéro un : fiez-vous à votre GPS, mais pas trop. Osez le contredire parfois. À un certain moment, j’ai dit à mon cher mari « Il me semble que cette route-là ne me dit rien. Quand on est allés au chalet l’an dernier, ça n’avait pas l’air de ça… » La route que nous a fait faire le GPS était « l’ancienne route » ; depuis, on en a construit une beaucoup moins longue et, surtout, beaucoup moins sinueuse. J’avais un peu mal au cœur rendue là-haut, après tous ces zigzags ! Sur notre chemin, outre des collines, des courbes, des vallées et d’autres collines, nous avons rencontré deux faisans, dont un qui n’était vraiment pas pressé de traverser le chemin. Il a failli finir en brochettes…

À défaut d’avoir de la viande de faisan fraîche pour souper, nous sommes allés manger dans un pittoresque restaurant situé dans je ne sais plus quel village, à quelques 45 minutes (de courbes, encore) de Fellicarolo. Remo, l’oncle de F., avait réservé 11 places – nous sommes allés manger avec d’autres parents de F. et des voisins – et avait demandé à ce que soit présent le cuisinier de borlenghi – aussi connus sous le nom de zampanelle. De fait, ce restaurant avait au menu, comme tout restaurant qui se respecte en Italie, de la pizza et des pâtes, or, si nous en faisions la demande à l’avance, on pouvait nous offrir ces fameux borlenghi, qui sont des sortes de crêpes très, très minces, donc très, très croustillantes, à l’intérieur desquelles se trouve un mélange de lardon, d’ail, de romarin et de parmesan. Lorsqu’il y a de la clientèle intéressée à en consommer, le resto appelle l’expert en borlenghi – qui ne se déplace évidemment pas seulement pour deux personnes.

Le cuisinier prépare des borlenghi pour tous ceux qui en veulent et n’arrête d’en faire que lorsque nous lui disons que nous sommes sur le bord de vomir du lardon. Chaque fois qu’un borlengo (singulier du mot borlenghi) est prêt, c’est le cuisiner lui-même qui vient le porter à la table. J’ai été la première personne servie. Je me sentais un peu observée, car tout le monde autour de la table se demandait comment la Canadienne allait trouver ça. C’était plutôt bon, je dois avouer ! J’ai pris deux tournées de borlengo – je ne voulais pas m’écœurer du goût, j’ai donc poursuivi le repas avec un plat de tortellini au speck et au noix. Quelques convives autour de la table n’ont cependant mangé que ça. Milvia, la tante de F. s’en est farci six. Ce qui est merveilleux, c’est que pour tenir le compte du nombre de borlenghi que la tablée a mangé, on doit conserver toutes les assiettes dans lesquelles les borlenghi sont arrivés ; à la toute fin, ils comptent simplement la quantité d’assiettes vides sur la table. Principe simple et efficace !

À la fin du repas, nous avons réglé la note selon la méthode romaine (« alla romana »), c’est-à-dire que nous avons divisé le coût total de la facture par le nombre de convives, punto. Pas de tétage pour savoir qui a pris quoi, ce que ça valait, qui devrait payer plus, qui devrait payer moins : tout le monde s’en sort pour le même prix. L’avoir su avant, j’aurais mangé ce qui coûte le plus cher sur la carte ! (Je rigole.) N’empêche, cette façon de faire en dit long sur les Italiens : un de leurs plus grands plaisirs est de partager leur repas avec des gens d’agréable compagnie, et cela leur importe peu de payer plus ou moins, l’important est d’avoir passé un bon moment et d’avoir bien mangé. Cela dit, il existe aussi une autre manière de « payer », dite « alla napoletana » (à la napolitaine), qui en dit aussi long sur la culture italienne : partir en courant ! Comme on n’était pas à Naples, ce n’est pas ce qu’on a fait, bien sûr.

Le lendemain matin, pas de cadran. Nous nous sommes reposés – ce qu’on dort bien à la montagne, c’est frais, c’est noir, c’est silencieux – jusqu’aux environs de dix heures. Après avoir englouti un café et une tartine, F. est allé jardiner avec sa tante, tandis que moi j’ai lu. En fait, au cours du week-end, j’ai terminé mon premier roman en italien : Lessico famigliare (littéralement « lexique familial », mais qui a été traduit par Les mots de la tribu pour la version française – drôle de choix selon moi) de Natalia Ginzburg. À tous les littéraires parmi vous : je vous suggère fortement cette lecture, vraiment très intéressante. J’ignore ce que ça donne en français sur le plan du rythme, qui est assez particulier, mais ne serait-ce que du point de vue historique, c’est une lecture tout à fait enrichissante. Pour ma part, j’avoue être plutôt fière de l’avoir lu en italien aussi rapidement et, surtout, d’avoir pratiquement tout compris ! J’ai conclu qu’il était beaucoup plus simple et satisfaisant de lire sans passer mon temps à chercher les mots que je ne connais pas dans le dictionnaire, quitte à perdre un ou deux morceaux de texte une fois de temps en temps. Lire en étant constamment accrochée à mon dico bilingue était fastidieux et je me décourageais après quelques pages. Avec la méthode « sans dico », j’ai tout simplement fait confiance à mon instinct, j’ai relu certains passages plusieurs fois pour finir par comprendre, et c’est tout. J’ai bien demandé la signification d’un ou deux mots à F. ici et là, mais sans plus. Étant donné que je suis très visuelle, je constate que la lecture est très efficace pour m’aider à apprendre du nouveau vocabulaire. Enfin, tout ça pour dire que mon italien s’en vient pas si mal. J’ai encore un peu de difficulté à m’exprimer à l’oral, je n’ai pas encore « débloqué », mais ça ne saurait tarder.

Pour en revenir à notre séjour à la montagne, samedi après-midi, nous avons fait une petite randonnée en hauteur. Accompagnés de Milvia, nous avons emprunté différents sentiers pour nous rendre jusqu’à la Casa Baroni, un restaurant situé à quelques 1000 mètres d’altitude. Nous nous y sommes arrêtés pour prendre un café et nous reposer un peu. Pendant que Milvia discutait à l’intérieur avec la propriétaire de l’endroit, moi, dehors, je nourrissais un des chats de celle-ci, qui était chétif et affamé. La proprio a expliqué à F. que cette chatte ne s’entendait pas bien avec ses autres chats et qu’elle était toujours à part. Elle a ajouté qu’elle était malade et qu’on pouvait la prendre si on voulait. Les gens de la montagne n’ont pas la même relation avec les animaux domestiques que les gens de la ville – en tout cas, pas la même relation que moi je peux avoir ! Jamais ne me passerait par la tête l’idée d’offrir à un pur inconnu de prendre mon chat avec lui – encore moins mon chat malade. Pauvre petite chatte, elle avait subi une fausse couche quelques semaines plus tôt. Elle était visiblement beaucoup trop faible pour avoir des bébés. Bref, j’ai tâché de lui donner un peu d’énergie en partageant avec elle ma réserve d’amandes – malheureusement, je ne traînais pas de canne de thon dans mon sac à dos ! La petite bête a bien apprécié mes noix – elle doit être de la même lignée que ma chatte Mia, qui adore tout ce qui est graines, noix et… chips !

Bon, vous l’aurez compris, je m’ennuie de mes chats, d’où le précédent paragraphe. Mis à part des chats mal nourris, nous n’avons pas vraiment vu d’animaux à la montagne. F. a vu une chouette un soir, et c’est à peu près tout.  Et heureusement pour lui, il y avait beaucoup moins de moustiques qu’en ville. Le pauvre fait des réactions incroyables aux piqures de moustiques, et ce, depuis qu’il est tout petit.

Le samedi soir, en compagnie de Remo, Milvia, Bruno (le frère du grand-père de F.) et de Giovanna, la femme de celui-ci, nous sommes allés manger de la pizza au « centre-ville » de Fellicarolo, qui est constitué d’un restaurant et d’un banc de parc. La pizza était, ma foi, délicieuse et la serveuse, fort sympathique. Lorsque F. lui a dit que nous voulions un demi-litre de vin rouge, elle a tout simplement pointé un grand baril au fond de la salle et dit « Il y a du rouge et il y a du blanc. Vous vous servez. » Même principe que pour les boissons gazeuses en fontaine à volonté chez Subway, sauf que là, c’était du vin ! Après la pizza, nous avons pris un dessert et la serveuse nous a amené une bouteille de limoncello, comme le veut la tradition dans les pizzérias ici. Au final, nous avons pris une bouteille de Prosecco pour l’apéro, plus d’un litre de bière, 1 litre de vin rouge, six pizzas, 4 desserts, du café et du limoncello. Total de la facture : 10 euros par personne. Décidément, l’Italie offre des avantages indiscutables aux gourmandes comme moi !

Gourmand, il faut l’être pour apprécier pleinement ce pays, car on y mange tout le temps ! Dimanche, nous sommes allés dîner chez Bruno et Giovanna – qui habitent aussi Carpi, mais qui ont également une maison à Fellicarolo. Une partie de la famille était réunie, j’ai donc rencontré quelques petits cousins et petites cousines de F.. Ces gens sont vraiment accueillants, je me suis tout de suite sentie la bienvenue. C’est toujours drôle au début quand je rencontre des proches de F. qui ignorent que je comprends l’italien : je ne sais jamais trop, trop s’ils parlent de moi à la troisième personne ou s’ils me vouvoient. C’est qu’en italien, on ne vouvoie pas : on donne le « lei » (« elle »). La forme de politesse est la troisième personne du singulier, et non la première du pluriel (tout ça a rapport avec l’époque mussolinienne, je vous invite à faire quelques recherches là-dessus, c’est vraiment intéressant). Bref, quand ils disent « A lei, le piace l’Italia ? » (« À elle, ça lui plaît l’Italie ? ») en me regardant, mais surtout en regardant F., j’ai l’impression qu’ils parlent de moi comme si je n’étais pas là et ça me fait rire. Ça me surprendrait qu’ils me vouvoient, puisque partout où je vais, je suis toujours la plus jeune. (F., après avoir lu ce billet, tu me diras ce que tu en penses, d’accord ?!) (Oui, je parle à mon mari par l’intermédiaire de mon blogue.)

Tout ça pour dire que le dîner de dimanche fut encore une fois copieux et bien arrosé. Après, quelques-uns d’entre nous ont joué aux cartes, pendant que les autres se reposaient, discutaient ou lisaient le journal. Il me semble que tous les dimanches devraient être ainsi, non ? Quelle mauvaise idée nous avons eue chez nous, dans les années 90, de permettre l’ouverture des magasins le dimanche. Ici, le dimanche, tout le monde a congé. Les gens généralement se retrouvent en famille, relaxent, bouffent, boivent, dorment, jouent. Il n’y a pas d’autres choses à faire de toute façon. Selon moi, c’est une chose qu’il faudrait ramener au Canada.

Maintenant, ça suffit, je vous laisse tranquilles, j’ai déjà bien assez parlé pour aujourd’hui. Ah, une dernière chose, pour ceux qui n’ont pas vu passer la nouvelle sur Facebook : j’ai obtenu la bourse du Conseil des Arts du Canada, ce qui veut dire que je passerai les prochains mois à écrire mon prochain livre et à être payée pour le faire ! Ce voyage s’annonce officiellement incroyable…