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mercredi 2 août 2017

La vie sens unique

En vacances, j’aime bien ne rien faire. Regarder le vide, somnoler, analyser la forme des feuilles des arbres, me rendormir, rêvasser, marcher pour n’aller nulle part. Dans ces moments de farniente, je pense beaucoup, mais généralement à des choses futiles – du moins en apparences. Ainsi, durant une promenade paresseuse, je me demanderai pourquoi il est si forçant pour le corps de gravir des marches ou une montagne, tandis que la descente s’effectue si facilement? Et cette question essentielle : où va l’eau évaporée de la mer, des rivières et des lacs qui s’assèchent lorsqu’elle ne retourne pas à la terre sous forme de pluie?

Je me pose aussi (ou plutôt me « repose ») des questions plus existentielles comme « Pourquoi est-ce qu’on a si peur de mourir, qu’on voudrait tant retarder le moment de sa disparition, mais qu’en parallèle, on sacrifie son temps en s’adonnant à des activités complètement dépourvues de sens (à vous de juger lesquelles, on a tous des passe-temps plus ou moins insignifiants)? » On dirait qu’une personne doit passer proche de mourir en choppant le cancer ou en ayant un accident grave pour se rendre compte de la valeur de son existence et, surtout, de la brièveté de celle-ci. Pourtant, la fin que nous ferons, nous la connaissons tous. Pourquoi avoir besoin de tels rappels avant de se consacrer à ce qui a vraiment du sens pour soi?



Ce qui a du sens, ça peut être toutes sortes de choses – la spiritualité, le sport, l’artisanat, la lecture, la philosophie, la cuisine, le bénévolat, name it. Il n’y a pas de sens prédéterminé – c’est généralement pour cela qu’on dit que la vie est absurde –; il n’y a que le sens qu’on choisit pour soi. Ces deux derniers mots sont importants : ce qui est primordial, signifiant et fondamental pour soi. Le sens dont on souhaite doter son existence n’est pas transférable, c’est-à-dire qu’il ne peut s’appliquer qu’à sa propre vie. Ce n’est pas parce qu’on a trouvé la réponse à toutes ses questions  métaphysiques que celles-ci peuvent s’appliquer à l’ensemble des gens qui nous entourent – voire de l’humanité.

Cette quête est intime et les résultats auxquels elle nous mène sont tout aussi personnels. Ainsi faut-il se méfier des gourous de toutes sortes, de ceux qui clament que le yoga/la méditation en pleine conscience/le jogging/le véganisme*/l’islam/le judaïsme/le christianisme/la naturopathie/la vie à la campagne/les voyages/ajoutez à cette liste tout ce que vous considérez qui donne du sens à votre vie – de tous ceux qui clament que tout ça, oui, ça va vous sauver, vous rendre meilleurs ou faire de vous des êtres bons. En elles-mêmes, toutes ces choses comportent effectivement du bon, mais on ne peut pas juger un individu parce qu’il n’applique pas certains de ces principes dans sa vie ou qu’il n’effectue pas une ou l’autre de ces activités.

Aucun choix de vie ne nous rend supérieurs ou inférieurs aux autres, simplement parce que ces choix n’en sont pas toujours. Ce n’est pas nécessairement par faiblesse, manque d’éducation, méchanceté, paresse ou indifférence que les gens regardent le hockey plutôt que de pratiquer leurs asanas/dorment une heure de plus plutôt que d’aller courir avant de se rendre au travail/mangent de la viande plutôt que du tofu et des légumineuses/préfèrent le doute à la foi, les Advil (méchantes pharmaceutiques!) aux huiles essentielles pour guérir leur mal de tête/aiment mieux la rue Sainte-Catherine que le troisième rang de Sainte-Cécile/le confort de leur foyer plutôt que les auberges de jeunesse/etc. Ce qui nous rend plus confiants, plus en santé, plus énergiques, plus en harmonie avec nous-mêmes et le reste de l’univers n’est pas nécessairement ce qui va combler les failles existentielles de notre voisin.

Personnellement, je ne l’ai pas trouvé, « mon sens ». Je cherche encore. J’essaie des choses. Beaucoup de choses. Certaines me plaisent, d’autres me fatiguent. D’aucunes réussissent à faire les deux en même temps, c’est-à-dire que certaines activités me comblent de satisfaction autant qu’elles m’épuisent. Mon métier entre dans cette dernière catégorie. Écrire m’est nécessaire et m’apporte un sentiment d’accomplissement que rien d’autre n’a jamais réussi à me procurer, toutefois, je trouve également cela très difficile. Ce n’est pas l’écriture en elle-même qui me donne du mal, mais le fait que parce que j’ai choisi d’en faire un métier, pour avoir une quelconque valeur, cette écriture doit plaire au plus grand nombre possible. Autrement, comment je réussirai à le payer, mon loyer?

Lorsqu’on est employé dans une compagnie, il faut en quelque sorte plaire à son patron; on doit accomplir ses tâches d’une manière qui lui convient, autrement, on se voit montrer le chemin de la porte assez rapidement. Si, à l’inverse, on tombe dans les bonnes grâces de son employeur, on pourra espérer obtenir une promotion. (Je sais, mon exemple est réducteur, mais vous comprenez le concept.) L’écrivain, lui (je donne cet exemple parce que je le connais bien, mais l’écrivain n’est pas le seul dans ce genre de situation), s’il veut améliorer ses conditions de vie, doit constamment élargir son lectorat. Il ne peut pas se contenter d’avoir dix lecteurs, aussi fidèles et intéressés soient-ils. Même en en ayant 100 fois plus que cela, il n’ira pas très loin.

Quand on y pense, avoir convaincu 1000 personnes de lire son livre, c’est énorme. Mais si, dans l’absolu, ce chiffre est assez impressionnant, en termes économiques, il ne représente que des écales de cacahouète. Pour arriver à vivre de sa plume, c’est la curiosité de beaucoup plus de gens que l’écrivain devra piquer.

Dans l’absolu, encore une fois, la seule personne à qui mon écriture devrait plaire, ce serait à moi. La satisfaction que procure cet acte devrait être inhérente à l’acte lui-même. Dans une conception de l’art pour l’art, effectivement, cela serait suffisant. Mais dès que l’art se transforme en activité à visée lucrative, on nourrit par défaut l’ambition de répondre aux exigences d’autres que soi. Le plus d’autres possible. Les projets de roman ou de nouvelles auxquels je me consacre, ce sont ceux en lesquels je crois. Au départ, ce que j’écris, je l’écris parce que j’en ai envie, tout simplement. Je développe uniquement les personnages et les histoires qui me parlent, qui me semblent importants.

Voilà, à moi, ils semblent importants. Mais comme je l’ai dit et répété plus haut, ce qui a du sens et de l’importance pour moi n’en a pas automatiquement pour autrui. Si je publie des livres, ça doit être parce qu’au fond de moi, je pense que ma parole vaut la peine d’être entendue et qu’elle pourrait résonner chez plusieurs. Mais il y a des jours où, sincèrement, je ne suis plus si convaincue que mes mots (ni ceux de qui que ce soit d’ailleurs) méritent d’être diffusés. Ces jours-là, seul le silence m’apparaît une aspiration légitime. Rien ni personne mis à part le vent dans les branches ne devrait avoir le droit de parole.




*Consciente des nombreux débats (pour ne pas dire « attaques ») qui ont eu lieu récemment sur les réseaux sociaux et ailleurs concernant le véganisme, j’ai hésité à insérer ce mot dans ma liste, mais j’ai décidé de le laisser parce que justement, ce qui se passe en ce moment avec le véganisme illustre très bien mon propos. J’ai en horreur la manière qu’ont certaines personnes (je dis bien CERTAINES personnes) de distinguer les méchants mangeurs d’animaux des gentilles personnes qui se nourrissent uniquement de substances d’origine végétale. Ce n’est pas parce qu’on est vegan qu’on est une bonne personne, et vice-versa. Et ce n’est pas parce qu’on mange du quinoa qu’on va sauver la planète.

mercredi 30 juillet 2014

Les mois, l'angoisse et tout ce qui naît

Ça fera bientôt six mois que je n’ai pas écrit ici. Ma grossesse a duré ça, six mois. C’est dire qu’il peut s’en passer des choses dans un si court laps de temps. Que votre vie peut changer radicalement. Les six derniers mois n’ont pas été aussi intenses que ceux qui ont mené à la naissance de mes filles, mais pas loin. Au cours de cette période, j’ai dû changer d’existence à peu près cinq fois.

J’ai décroché un job, mon chum est retourné à son ancien boulot, les petites sont entrées dans une garderie en milieu familiale, elles ont attrapé tous les virus de la terre, ont été hospitalisées, F. et moi avons cru mourir de fatigue, on a décidé qu’on ne pouvait pas continuer ainsi, F. a de nouveau lâché son boulot et repris son rôle de papa au foyer, tandis que moi, je suis devenue la femme pourvoyeuse ; en plus de mon statut d’employée dans une entreprise, j’ai accumulé les petits contrats, les activités littéraires, j’ai terminé la révision de mon troisième livre, travaillé à sa publication prochaine, décroché un contrat télé (!), fait je ne sais plus combien d’allers-retours à Montréal, planifié avec mon Italien son retour aux études, préparé une demande de subvention pour mon quatrième livre, appris que celle-ci m’était accordée, sauté de joie, puis je me suis dit « voilà que tout sera encore à repenser ».

J’ai sincèrement l’impression de toujours être en train de repartir en neuf. Et ce n’est pas sans me déplaire.

Parmi les changements que j’entrevois au cours des prochaines semaines, il y a celui d’assurer une présence plus constante sur ce blogue. On dirait que j’ai toujours plus de facilité à le nourrir de manière assidue lorsque je suis en période de création. L’écriture appelle l’écriture. Ça tombe bien, j’aurai des tonnes de trucs à écrire cet automne. Mon nouveau roman, puis autres choses dont je ne peux pas encore parler.

La prochaine saison sera faste. Si tout va comme prévu, vous devriez me voir la face souvent. Et pas juste ici. Ceux qui ne l’aiment pas trop, cette face, auront au moins été prévenus.

Tout commencera le 3 septembre avec la sortie en librairies de L’angoisse du poisson rouge. D’ici là, les curieux pourront en lire le résumé officiel en cliquant drette là : http://lapeuplade.com/livres/langoisse-du-poisson-rouge/.

Je vous laisse à vos vacances et vous dis à très bientôt.






jeudi 10 octobre 2013

J'ai trente ans depuis si longtemps



Hier, je fêtais mes trente ans. Pour l’occasion, j’ai passé la majeure partie de ma journée à l’hôpital avec mes filles, car elles avaient des rendez-vous de suivi avec des spécialistes. Le gros high light de ma journée a été de boire une demie bouteille de vin rouge au repas. Un soir de semaine, imaginez comme je suis wild. Il n’était pas très bon en fait. C’était un Bourgogne, que j’avais choisi moi-même, je ne sais pas trop pourquoi, puisque je préfère les italiens. Ils sont moins acides. Enfin, quand je dis que j’ai fêté, vous comprenez tout de suite que j’exagère.

J’aurais plutôt dû dire « Hier, j’ai eu trente ans. » Point.

À vrai dire, j’ai l’impression que j’ai eu trente ans il y a déjà longtemps. Avec tout ce qui s’est passé dans ma vie au cours des dernières années, je crois que mon corps, mon cœur et ma tête ont vieilli en accéléré. Ce que je célébrais hier, c’était un chiffre, cependant, l’état d’esprit qui vient normalement avec, il y a des lustres que je l’avais atteint.

Le 9 octobre 2013, c’était donc une journée comme les autres. Plus on vieillit, plus les anniversaires deviennent des journées comme les autres, j’imagine. On n’est pas pressé de se faire rappeler que nous avons un tour de plus au compteur ni que notre face affiche sans cesse plus de rides et autres marques du temps. On n’en fait plus un plat si les gens oublient de nous appeler ou de nous envoyer une carte. On se contente des cinquante messages de semi-inconnus sur notre babillard Facebook et on se dit qu’au fond, on n'en a rien à foutre.

C’était ainsi que je me sentais hier en tout cas. Je m’en foutais. Sincèrement. J’ai déjà souvent fait semblant de ne pas être concernée par des choses qui en fait me touchaient, mais là, ce n’était pas du fake. Je n’en avais cure. Ce qui fait en sorte que j’ai passé l’un des plus beaux anniversaires de ma vie. Même si je me suis couchée à 21h45, que j’ai dû me taper les hôpitaux et ce con dans le stationnement qui ne comprenait pas ce que signifiait « sens unique ».

C’était le plus bel anniversaire de ma vie parce que j’étais entourée de ceux qui comptent le plus au monde pour moi. Mon mari, mes enfants. Nous sommes heureux ensemble. Nous formons une famille unie, ricaneuse, curieuse, amoureuse. Que pourrions-nous demander de plus ? Que pourrais-je exiger d’autre comme cadeau d’anniversaire ? Un cadeau qui s’offre à moi tous les jours, qui plus est.

Je dois sonner ultra kitsch. Et ça aussi je m’en fous. Le cynisme, j’en ai marre. Je laisse les autres s’amuser à trouver ridicules les bonheurs simples. À partir de maintenant, pour ma part, ce sont uniquement ces plaisirs que je chercherai à cultiver.

J’aimerais avoir plus de temps pour voir mes amis. Je me suis involontairement éloignée de plusieurs d’entre eux depuis que j’ai eu mes triplées, pour des raisons qui m’apparaissent évidentes et qui n’ont rien à voir avec un quelconque manque de loyauté, de reconnaissance ou de respect. J’aimerais pouvoir sortir le vendredi ou le samedi soir, aller au cinéma ou prendre un verre entre copines. Dans ma vie actuelle, ça ne se peut pas. J’aimerais être assez en forme et avoir suffisamment d’argent pour faire du sport plus sérieusement, aller plus souvent au musée, recommencer à aller au théâtre, lire davantage, acheter plus de livres et de musique, cuisiner toutes ces recettes que je me suis un jour promis d’essayer. Ce n’est pas possible. Pas pour l’instant. J’aimerais pouvoir mettre davantage d’énergie dans ma carrière, écrire encore plus, trouver de nouvelles voies pour exercer l’écriture, en vivre. Je dois remettre ça à plus tard. Il y a bien quelques moments où cela me pèse, de ne pas toujours pouvoir faire ce dont j’ai envie quand j’en ai envie. Mais honnêtement, la majorité du temps, cela ne me cause pas problème.

Car je suis riche d’une richesse unique et inestimable qui fait de moi une des femmes les plus chanceuses au monde. Je suis entourée d’amour. Encore du quétaine. Eh oui. C’est cet effet que me cause la trentaine. Je deviens fleur bleue. Et j’emmerde tous ceux qui croient qu’être romantique, ou tendre, ou sentimentale, ou simplement heureux, c’est signe de faiblesse ou de manque d’intelligence – car notre monde déborde de ces gens qui se pensent plus intelligents que les autres parce qu’ils détestent la Saint-Valentin, Céline Dion et tout ce qui rend heureux le supposé petit peuple et parce qu’eux, ils sont anxieux, vivent des amours compliqués et lisent de la vraie poésie.  

Bref, j’aborde (ou, du moins, je tente d’aborder) la trentaine avec sérénité et optimisme (à part en ce qui concerne ma hargne des cyniques finis, que voulez-vous, j’ai encore du travail à faire !). J’essaie de ne plus me mettre de pression, de me concentrer sur ce qui est essentiel et qui me fait du bien. Donc oui, il y a aussi un peu d’égoïsme dans ma manière d’accueillir cette nouvelle décennie. Je compte bien penser à moi et prendre mon temps. Prendre mon temps pour me remettre complètement sur pieds, prendre mon temps pour faire des choses en apparences inutiles qui ne servent aucun but précis, prendre mon temps pour ne rien faire du tout.

Tout à l’heure, j’ai fait une sieste d’une heure et demie en même temps que mes filles. Léa pleurait, elle s’est endormie dans mes bras, tandis que les deux autres dormaient paisiblement dans leur lit. La maison était calme. C’était le bonheur.

Je veux que ma vie de trentenaire ressemble à cela. À une maison dont les résidants sont occupés à se reposer par un bel après-midi d’automne.


jeudi 19 septembre 2013

Walmart, le Kilimandjaro et les sandwiches en forme de fleurs


J’ai arrêté de courir.

Avant de tomber enceinte, je faisais du jogging. Dans mes bonnes périodes, je courais 7 km trois fois par semaine. J’adorais ça. Une fois en cloque, j’ai tout cessé, sous les conseils des médecins (conseils qui s’avèraient basés sur des suppositions davantage que sur des preuves scientifiques, ai-je su plus tard, mais ça, c’est un autre sujet). Après mon accouchement, j’avais hâte que ma plaie de césarienne guérisse pour enfin me remettre à la course. Cinquante jours après avoir donné naissance à mes filles, je réenfilais mes running, pimpante et motivée. Je me rappelle avoir parcouru 5 km, les premières 20 minutes en joggant sans interruption. J’étais super fière de moi, je me sentais revivre. Puis, quand j’avais dit ça à ma mère, elle m’avait rétorqué : « Il n’est pas un peu tôt ? Tu as encore des lochies (pertes de sang après l’accouchement), me semble que j’attendrais que ton utérus soit en meilleur état. » Elle avait raison. Je me suis freiné l’enthousiasme et j’ai mis mon projet de remise en forme sur hold en me disant, « je reprendrai dans quelques semaines ». Finalement, mes filles sont rentrées à la maison, après 4 mois en néonatalogie, et avec les nuits de merde que je me tapais, l’idée de me remettre à courir ne m’a plus du tout effleuré l’esprit.

Ensuite, il y a eu tout ce que je vous ai déjà raconté ici, les problèmes de santé, ceux de mes filles, les miens, l’épuisement, l’anxiété, etc. Cependant, au printemps dernier, l’envie de recommencer à courir m’est revenue et le cardiologue que j’avais vu au sujet de mes petits ennuis cardiaques m’avait encouragée à m’adonner à ce genre d’exercice. Avec F., on allait courir, les petites nous accompagnaient dans leur poussette, on a fait des intervalles d’abord, puis on a couru 5 km non stop, comme dans le bon vieux temps. Ça nous faisait une belle sortie de couple, ça nous réénergisait. Mais ça nous vidait, aussi.

Cet été, pendant un mois, je faisais trois sorties par semaine. J’avais retrouvé un bon rythme de course, j’étais hyper encouragée d’avoir parcouru 80 km en quatre semaines, en incluant les promenades à pieds qu’on faisait avec les petites. Puis, un matin après être allée courir, alors que les filles faisaient une sieste, j’ai décidé de m’asseoir tranquille, de me faire un bol de café au lait et de profiter de ce moment de calme et de solitude pour penser à moi.

À ce moment exact, j’ai fait une crise d’anxiété.

Mon cœur s’est emballé, ma respiration allait tout croche, j’avais l’impression que j’étais en train de devenir folle. Sur le coup, je n’ai pas compris pourquoi. Évidemment, quand on fait une crise de panique, au moment même où elle survient, on n’est pas capable de raisonner logiquement, de saisir ce qui se passe et les raisons du comment.

Mais j’ai fini par avoir une petite idée de ce qui s’était passé : je m’en mettais trop sur les épaules. J’avais recommencé à courir supposément pour moi, pour me sentir bien, cependant, je le faisais aussi beaucoup (surtout ?) parce que je sentais une certaine pression sociale à l’effet que je devais être top shape, qu’une femme accomplie avait le devoir de se tenir en forme, d’être bien dans sa peau, de s’accorder du temps de qualité même si du temps, elle n’en a pas, car elle passe déjà 200 heures par semaine à changer des couches, préparer des purées, donner des biberons, moucher des petits nez, donner des bains, faire la vaisselle, des brassées de lavage, l’amour à son chum, peut-être. Oui, je le sais, il n’y a que 168 heures dans une semaine. Justement. Je n’y arrivais pas. Débloquer un « budget » de 5 heures par semaine pour faire de l’exercice, c’était trop me demander. Je n’avais pas ce lousse dans ma bourse à minutes. Au lieu de courir, j’aurais dû dormir.

Oui, mais ! Les magazines féminins regorgent de portraits de superwomen monoparentales qui travaillent 50 heures par semaine, s’occupent de leurs trois enfants avec tendresse et patience, leur cuisinent les meilleurs petits plats qui soient, repassent leurs chemises à trois heures du matin en écoutant leur CD « Parlez espagnol en douze leçons faciles », font du bénévolat pour les personnes âgées, voient leurs amies pour un 5 à 7 tous les jeudis, sont inscrites à des cours de zumba, de pilates et de spinning, sont présidentes du conseil de parents de l’école secondaire de leur fils et détiennent la meilleure moyenne de la ligue de bowling dont elles font partie. Le tout après avoir survécu à un cancer du sein ou à un grave accident de moto. Pourquoi ces femmes réussiraient-elles à être aussi multitask, à ne dormir que trois heures par nuit, à se donner corps et âme à leur famille, à leur communauté et à leur petit bonheur, pis pas moi ? Ça a l’air facile, ça a l’air normal, donc pourquoi je n’y parviendrais pas moi itou ?

Peut-être parce que non, ce n’est pas normal. Et ce n’est pas normal de trouver ça normal.

C’est rendu banal de faire un demi marathon, vous rendez-vous compte ? N’importe qui à c’t’heure se tape 21 km de jogging. Y’a qu’à s’acheter de bons souliers et trois-quatre livres sur « comment devenir marathonien en 8 semaines ». C’est faux. Courir 21 km, ce n’est absolument pas fait pour tout le monde. Nous n’avons pas tous la même constitution, la même endurance, les mêmes possibilités physiques et mentales. Or, on vit dans un monde qui essaie de nous faire croire le contraire.

Au printemps dernier, vous en avez peut-être entendu parler, se tenait le concours « Maman de l’année Walmart ». Au départ, cette initiative m’apparaissait louable. Je croyais que le but était de rendre hommage à ces femmes de l’ombre dont on n’entend jamais parler, ces mamans qui se démènent au quotidien pour faire faire leurs devoirs à leurs enfants, leur préparer des sandwiches en forme de fleurs pour leurs lunchs, repriser leurs mitaines, les amener chez le médecin lorsqu’ils ont mal à la gorge ou aux oreilles, ces mères qui manquent des dizaines de journées de travail par année parce que leur petit dernier se tape une gastro ou que leur pré-ado a des poux, ces femmes qui, le soir venu, n’ont plus l’énergie de faire rien d’autre que de s’asseoir devant leur tv pour regarder leur téléroman favori, seul divertissement accessible à leur portefeuille de gestionnaire qui ne sait plus où couper pour arriver à la fin du mois. Je pensais sincèrement et naïvement que c’était à ces « petites grandes dames » qu’on souhaitait donner une tape dans le dos. Souligner leur courage quotidien, leur résilience, leur abnégation.

Gros doigt dans l’œil que je m’étais foutu là.

J’ignore qui a remporté le concours finalement, mais j’étais allée voir, curieuse, qui étaient les finalistes. C’étaient toutes des femmes qui avaient des enfants handicapés ou atteints d’un cancer, qui avait mis sur pieds une fondation pour venir en aide aux familles dont l’un des enfants était atteint du syndrome X (une quelconque maladie rare dont leur aîné était lui-même mort quelques années plus tôt), qui travaillaient à temps plein, qui s’entraînaient pour faire l’ascension du Kilimandjaro pour une troisième fois afin d’amasser des fonds pour la recherche sur Y maladie, qui étaient très impliquées dans la vie sociale et culturelle de leur petit village du fin fond de l’Alberta et qui avait pour projet de retraite de construire une école en Asie où seraient accueillis tous les orphelins délaissés par le système d’adoption internationale.

Pour être une bonne maman, il faut donc accomplir tout ça ? Sinon quoi, on est des bonnes à rien, des moitiés de mère, des épouses honteuses, des sans ambition ? « Bien sûr que non Mélissa, c’est un concours, ces femmes sont des exceptions et c’est justement pour souligner leur côté exceptionnel qu’on a pensé créer un tel prix », me répondrez-vous. OK, mais à moi, ça me renvoie quand même l’image que si l’idée de faire du travail humanitaire en Afrique ou celle d’avoir au moins un enfant atteint d’une maladie incurable (comme si c’était un objectif en soi, oui) ne nous ont pas traversé l’esprit, nous ne sommes pas vraiment de bonnes mères. Nous n’avons pas le cœur à la si bonne place et il nous manque décidément de compassion.

Je réfléchis probablement tout croche, sauf que c’est ainsi que ça me fait sentir, les concours de maman de l’année. Exactement comme les clubs de course Châtelaine et l’idée reçue que tout le monde devrait courir un demi marathon au moins une fois dans sa vie. Faible et incomplète.

Je sais que ce n’est pas le cas, que j’en fais beaucoup moi aussi, trop même parfois, que c’est normal que je sois fatiguée, que je n’ai pas à penser que je suis moins bonne qu’une autre parce que je ne suis pas une potentielle maman Walmart, sauf que.

Ça me donne quand même envie de partir mon propre concours, celui qui mettrait en valeur des gens banaux, sans prétention, qui font les choses avec amour, lenteur, sans mettre la barre trop haute. Le concours de la maman ou du papa qui fait les plus belles sandwiches en forme de fleurs, celles avec des tranches de fromage jaune dedans, parce que c’est bien beau manger santé, éviter les produits transformés, pis toute, pis toute, mais bordel, y’a des jours où ça ne nous tente juste pas de nous casser la tête. Le concours du parent qui au lieu d’aller au gym dès qu’il a un trou de 45 minutes dans son horaire de mongole en profite pour s’écraser sur son divan et manger les restes de bonbons d’Halloween de l’an dernier. Sans remords.





mercredi 4 septembre 2013

L'inflation des dents de lait ou l'art d'éduquer ses enfants

           
Aucun mode d’emploi n’existe pour nous détailler la meilleure manière d’élever des enfants. C’est une chose qu’on doit apprendre « sur le tas ». Il existe une trâlée de livres de psychologie populaire pour nous renseigner sur la façon dont on devrait leur apprendre à faire ceci ou cela, des bouquins boboches sur les relations père-fille manquées, des tonnes de Coups de cœur Renaud-Bray pour nous conforter dans nos angoisses de parents perfectionnistes ayant mis au monde des enfants pas du tout parfaits. En vérité, aucun de ces ouvrages ne peut réellement nous aider à devenir une bonne mère ou un bon père. On doit se construire seul. Apprendre de ses erreurs, faire preuve de gros bon sens et espérer que ses maladresses ne laisseront pas trop de séquelles dans la vie de sa progéniture.

            Aucun livret explicatif ne vient avec ses bébés, cependant, une certaine dose de logique et un instinct bien développé peuvent être d’un grand secours dans toutes sortes de situations. Devrais-je acheter un iPad à mon enfant de six ans ? Est-ce adéquat pour mon bambin de 18 mois de passer ses journées scotché au téléviseur ? Est-ce une bonne idée de donner des chips comme collation à mon p’tit pou de quatre ans ? Ma fillette de huit ans veut porter des g-string ; devrais-je succomber à ses supplications et lui en acheter un paquet de dix au Walmart ? On ne sait jamais à 100 % si on prend la bonne décision, mais il y a certainement des choix plus sensés que d’autres.

            Toutefois, j’ai l’impression que nous vivons dans un monde où une (grande?) partie des parents ont perdu leur GBS. Beaucoup de mamans et de papas se laissent mener par le bout du nez par leurs enfants, ils accusent leurs éducatrices à la garderie ou leurs professeurs d’école de ne pas les éduquer convenablement alors que c’est à eux que cette tâche incombe, ils gèrent leur relation avec leurs enfants en appliquant les lois du marché. Je suis tombée sur cet article plus tôt cette semaine, dans la section « Insolite » du journal, qui nous parle des cours de la bourse sur le marché des dents de lait.

En gros, on y raconte qu’aux États-Unis, la Fée des dents est de plus en plus généreuse et que certains enfants reçoivent jusqu’à 100 $ parce qu’ils ont perdu une canine – comme si c’était un exploit. Les pauvres parents vivent un stress indescriptible parce qu’ils ne savent plus quel montant vaut une molaire et comment agir lorsque leur plus jeune se retrouve édenté. Cinq dollars, c’est-tu assez ? Qu’est-ce que ses amis vont penser s’ils apprennent qu’on lui a donné JUSTE deux piastres pour sa dent ? Ils vont sûrement le juger et le rejeter. On ne voudrait pas que son enfant soit ostracisé parce que la Fée des dents n’a pas été assez généreuse avec lui, donc on va lui donner 20 piastres.

            ON ME NIAISE ? Depuis quand la Fée des dents est sujette à l’inflation et ses prix sont-ils influencés par les cours de la bourse ? Les parents sont-ils rendus à ce point faibles qu’ils ne sont même pas capables de faire comprendre à leurs descendants qu’une dent de lait, ça vaut une piastre, pas plus, pis qu’ils peuvent même se compter chanceux de recevoir un beau dollar tout rond parce que sérieusement, perdre une dent, ça n’a rien d’extraordinaire ? La légende de la Fée des dents, c’est cute. Je n’ai rien contre cette mignonne fable qu’on raconte aux garçons et aux fillettes pour leur faire oublier qu’ils ont du sang plein la gueule, au contraire. Tant qu’elle reste en dehors des préoccupations mercantiles qui gèrent le reste de nos vies. C’est comme pour le Père Noël : c’était une charmante histoire avant que Coca Cola ne s’en empare et n’en fasse une excuse pour dépenser la moitié de son salaire annuel en cadeaux futiles.  

            J’ai peur pour mes filles parfois. Parce que F. et moi, on essaye de les éduquer selon des valeurs qui semblent désuètes. On essaie déjà de leur inculquer les sens du devoir et du partage, la patience. Elles sont un peu jeunes pour comprendre qu’elles ne peuvent pas tout avoir tout de suite, mais on finira bien par leur faire réaliser. Cependant, si c’est vrai que les parents d’aujourd’hui éduquent leurs enfants comme ce qu’on prétend dans les journaux et dans les émissions télé, quand elles commenceront l’école, elles risquent d’avoir un choc. Je peux déjà présumer qu’elles seront jugées, ridiculisées et tout le tralala parce qu’elles ne feront pas comme tous les petits amis de leur classe. Elles n’auront pas de cellulaire en maternelle, elles ne me parleront pas comme un adolescent parle à sa gang de chums, elles ne s’habilleront pas comme la Miley Cyrus de leur époque, ne seront pas autorisées à regarder la télévision jusqu’à 22 heures ni à chatter avec leurs amies pendant des heures alors qu’elles n’ont que huit ans. Et elles ne recevront certainement pas 100 $ parce qu’elles se sont arraché la palette. Il n’en est pas question.

            Est-ce moi qui suis déconnectée et pas assez de mon temps ? Ai-je tort de croire que j’ai vécu une enfance heureuse loin d’Internet, des téléphones intelligents et de la tv câblée et que mes filles devraient en faire tout autant ? Est-ce légitime de penser que mes filles, comme moi je l’ai fait, devront travailler pour obtenir quelque chose, apprendre à économiser leurs petits sous, tout faire pour mériter les récompenses qu’on leur offrira ? Apprendre à argumenter, aussi. À demander les choses poliment, puis, si je les leur refuse, à m’expliquer à l’aide d’au minimum trois bonnes raisons pourquoi je devrais changer d’avis selon elles. Pourquoi cela est-il essentiel que la Fée des dents leur donne un billet de 20 ?


            À vrai dire, je suis convaincue qu’elles aussi ne trouveront pas ça normal que la valeur marchande des dents de bébé soit rendue aussi élevée. Parce qu’élevées, elles, elles le seront.



lundi 26 août 2013

L'essoufflement

J’ai réalisé il y a quelques temps que pour aller mieux, il me faudrait revisiter certains moments douloureux des deux dernières années, afin de me réconcilier avec eux et de prendre le dessus sur les sentiments qu’ils avaient provoqués. Les derniers 24 mois de mon existence ont été hauts en rebondissements. J’ai vécu

un déménagement outremer, j’ai tout laissé derrière moi pour aller vivre dans un pays dont je connaissais peu la langue et où je n’avais d’autres amis que mon chum, j’ai pris mon permis de conduire dans ce pays où les gens conduisent en fou, j’ai écrit mon deuxième livre, j’ai appris que j’étais enceinte, j’ai eu un premier trimestre de grossesse très désagréable incluant beaucoup de fatigue et des maux de cœur en continu, j’ai su que je ne portais non pas un, mais bien trois bébés, j’ai dû réorganiser ma vie en quelques semaines à peine, je me suis à nouveau tapé un déménagement outremer, j’ai dû repartir à zéro dans ce Québec que je croyais avoir quitté pour beaucoup plus longtemps, avec F., on a emménagé chez ma mère qui nous avait offert de nous accueillir pour la première année avec les petites, on a dû trouver un job à mon chum, une voiture assez grande pour trois poupons et leurs sièges auto, j’ai été mise au repos forcé à 5 mois de grossesse et c’est dans la position semi-couchée que j’ai terminé l’écriture de « Point d’équilibre », on m’a hospitalisée à 26 semaines de gestation et 3 jours parce que j’étais déjà dilatée à 2 centimètres, 5 jours plus tard, je subissais une césarienne d’urgence car mes bébés avaient décidé qu'il était temps de sortir, j’ai passé deux jours de plus à l’hôpital et mes bébés, 4 mois, j’ai fait l’aller-retour entre la maison et l’hôpital (50 km) pratiquement tous les jours pendant ces 4 mois, durant lesquels je me suis aussi tapé des complications liées à la césarienne (ma plaie saignait sans cesse pendant 10 jours et je devais porter des serviettes sanitaires À L’AVANT de ma petite culotte), un énorme rhume, une otite et un poignet fracturé pour lequel il a fallu qu’on m’opère et qu’on m’immobilise pendant deux mois, à la suite de quoi mes filles sont finalement rentrées à la maison, on donnait 18 biberons par jour et on changeait tout autant sinon plus de couches, on devait réveiller les demoiselles la nuit pour les faire boire afin qu’elles engraissent davantage, on les gavait de médicaments, on stérilisait des biberons et nettoyait des cache-couches, on dormait par terre dans leur chambre car on avait un concentrateur d’oxygène à la maison qui faisait un bruit infernal, on s’assurait que Béatrice avait toujours sa lunette d’oxygène dans le nez, on branchait Béatrice sur une bombonne quand on voulait aller prendre une marche avec les bébés ou qu’il fallait se rendre à l’un de nos nombreux rendez-vous (au moins un par semaine les premiers mois – pneumologue, pédiatre, néonatalogistes, infirmière du CLSC, etc.), puis après à peine un mois à la maison, Béatrice a contracté une pneumonie pour laquelle elle a été hospitalisée un week-end, de nouveau de retour à la maison, son état s’est dégradé – elle avait attrapé la coqueluche, soit la pire maladie infantile qu’un enfant prématuré de son âge pouvait attraper –, on dormait toujours par terre dans la chambre des petites, mais avec un œil à moitié ouvert car Béatrice se tapait d’incroyables quintes de toux qui nous faisaient craindre le pire, et voilà, le pire est arrivé, ou presque, Béatrice a cessé de respirer, heureusement, elle était branchée sur un saturomètre qui s’est mis à sonner pour nous aviser que quelque chose n’allait pas avec elle, elle a commencé à devenir bleue, elle était inerte, on a tenté de la stimuler mais rien n’y faisait, j’ai couru à l’étage pour réveiller G., mon beau-père ambulancier, il a titubé jusqu’au sous-sol et a fait des manœuvres pour la réanimer, elle est revenue à elle, nous tremblions, il était 3 heures du matin, mon chum et G. l’ont amenée à l’urgence, moi, je suis restée avec les deux autres, je n’arrivais pas à dormir, j’étais terriblement inquiète, la nuit suivante, je trouvais qu’Alice n’allait pas très bien alors je l’ai branchée sur le saturomètre de sa sœur, qui a sonné trois fois durant la nuit car elle faisait des bradycardies, j’ai donc décidé de l’amener à l’hôpital elle aussi, finalement, ce soir-là, la pédiatre m’a appelée pour me dire « Amenez donc Léa aussi, tant qu’à faire, mieux vaut être prudents », je me suis rendue à l’hosto avec Léa, ils avaient préparé une chambre juste pour nous, ils avaient même prévu des lits pour F. et moi, car ils savaient qu’on passerait beaucoup de temps-là, qu’on ne se remettait pas de la coqueluche en seulement quelques jours, en bout de ligne, on a fait du camping à l’hôpital pendant deux semaines, on dormait là, mangeait là, on s’était même acheté un frigo portatif pour mettre nos réserves de nourriture, j’en profitais pour vendre des copies de mon nouveau livre tout frais sorti des presses aux infirmières, je me suis pris un congé de 24 heures pour monter à Montréal faire le lancement dudit livre, j’avais les yeux qui fermaient tout seuls, le demi-verre de vin que j’avais bu m’avait complètement amortie, quand l’épisode de la coqueluche s’est terminé, on est rentrés à la maison avec notre petite famille, plus épuisés que jamais, et on ne savait pas que l’enfer ne faisait que commencer, par la suite, c’est la bronchiolite qui s’est invitée chez nous, il a fallu de nouveau hospitaliser tout le monde, pour 8 jours cette fois-là, et si nous sommes restés plus d’une semaine, c’était surtout pour essayer de trouver une solution avec les médecins à notre problème le plus majeur, c’est-à-dire les biberons, car nos filles ne buvaient presque pas, après deux onces, elles rejetaient leurs biberons, alors on avait développé toutes sortes de trucs pour leur faire avaler plus de lait, soit les faire boire en marchant ou en faisant des flexions des jambes, ou les endormir pour les faire boire alors qu’elles étaient inconscientes de le faire, or, les trucs ont fini par ne plus fonctionner et tout ce que ça donnait, c’est que les trois bébés nous pétaient des crises car elles ne voulaient rien savoir de la tétine qu’on leur mettait de force dans la bouche, c’est un des pires sentiments que j’ai vécus, celui d’agir contre la volonté de mon bébé, et contre la mienne, simplement parce que les médecins nous disaient « c’est bon pour elles », mais ce n’était pas vrai, ce n’était bon pour personne, et à un certain point, F. et moi avons été assez lucides pour le comprendre, alors on s’est dit « ça suffit, à partir d’aujourd’hui, nos bébés, on les écoute, et fuck les médecins », on a commencé la bouffe solide alors qu’elles avaient 3 mois et demi d’âge corrigé, c’était tôt, mais c’était clair que c’était la meilleure chose à faire, que nos filles préféraient de loin la nourriture à ce maudit lait en poudre qui puait les médicaments, alors j’ai commencé à faire des purées, à cuisiner comme une défoncée pour que mes filles mangent ce qu’il y avait de meilleur, puis Noël est arrivé, puis j’ai appris que j’avais obtenu la bourse que j’avais demandée au Conseil des Arts et des Lettres du Québec et qu’il me faudrait donc écrire un roman de 300 pages au cours de l’année 2013, comme les filles allaient mieux, entre autres parce qu’une fois par mois, on les amenait au CLSC pour recevoir une dose de Synagis (des anticorps contre la bibitte causant le VRS, qui fait des ravages chez les prématurés), c’est moi qui me suis mise à aller mal, j’étais vidée, l’hiver était interminable, on sortait très peu, sauf pour les visites chez le pneumologue ou le pédiatre, je manquais de lumière, j’avais des vertiges, des palpitations, de l’arythmie, je me sentais tellement stressée que j’en ai même vomi à deux reprises, jamais ça ne m’était arrivé, j’ai fini par aller consulter au sans rendez-vous, j’ai explosé en sanglots dans le bureau du médecin, qui a été d’une grande gentillesse et qui a simplement conclu que j’étais épuisée, sans être dépressive ou quoi que ce soit d’autre, juste brûlée, elle m’a prescrit des Omega 3, des prises de sang et un ECG pour être certaine que mon arythmie ne cachait rien de grave, et elle m’a souhaité bon courage, j’ai passé les test nécessaires, alors que j’étais en plein déménagement, car F. et moi avions décidé qu’il était temps pour nous de quitter la maison de ma mère pour enfin avoir un espace à nous, une semaine après avoir fait l’ECG, mon médecin de famille m’a appelée pour me dire que les résultats révélaient quelque chose d’anormal, « soit que c’est congénital et que ce n’est pas grave, soit que ça nous indique que tu as fait un infarctus », une crise cardiaque sans le savoir, voilà ce qu’on venait de m’annoncer que j’avais peut-être eu, il n’en fallait pas plus pour faire grimper mon taux de stress à des niveaux inégalés, je passais mon temps à me demander « mais quand est-ce que j’aurais bien pu faire cette maudite crise cardiaque ? », je me sentais de plus en plus mal, mon problème s’était amplifié au lieu de s’améliorer, je me suis mise à faire de l’insomnie, trop inquiète et trop occupée à écouter les battements anormaux de mon cœur, au beau milieu d’une séance de non sommeil, découragée, j’ai fini par me rendre à l’urgence, il était 2 heures du matin, je n’en pouvais plus, je voulais comprendre ce que j’avais et je ne pouvais pas attendre de voir le cardiologue avec qui j’aurais un rendez-vous deux mois plus tard si j’étais chanceuse, on m’a admise à l’urgence car mon ECG était effectivement anormal, on m’a fait passer une panoplie de tests sanguins, une radiographie des poumons, une échographie cardiaque, on m’a gardée pendant 18 heures pour finalement me dire qu’on savait ce que j’avais mais qu’on ne comprenait pas pourquoi je l’avais, le cardiologue voulait me revoir en clinique pour un test à l’effort et il désirait me monitorer pendant une journée complète afin de mieux comprendre les agissements de mon pauvre petit cœur, il a fini par conclure que je souffrais du dysautonomie des systèmes sympathiques et parasympathiques, bref, le parasympathique qui intervient normalement le soir pour faire en sorte qu’on s’endorme et que notre pouls ralentisse, dans mon cas, il intervenait à tout moment dans la journée et me faisait sentir comme si j’étais sur le point de m’évanouir, ce genre de réactions, les médecins se l’expliquent mal, mais moi, je sais très bien pourquoi mon corps faisait ainsi, il me disait juste à sa manière « Mélissa, va te coucher, maintenant, TOUT DE SUITE, je t’en supplie », mais je ne l’écoutais pas, car je ne pouvais pas, je rêvais juste d’aller une semaine dans le Sud, de dormir au soleil, de faire le plein de vitamine D et de recharger mes batteries, mais c’était impossible, car j’avais trois petites filles de qui prendre soin, et un mari qui lui aussi commençait à manquer dangereusement d’énergie, qui ne serait bientôt plus capable de garder le fort comme il le faisait depuis déjà plusieurs mois, je voulais tellement aller mieux que j’en faisais de l’angoisse, et voilà, paraît-il que j’aurais même expérimenté des crises de panique, toujours sans le savoir, je n’avais pas le temps de m’en rendre compte, pas le temps de réaliser que je n’avais jamais été aussi près du fond du puits, parce que je devais faire la vaisselle, passer la mope pour la troisième fois de la journée, plier les 4 brassées de linges qui traînaient dans la chambre depuis trois jours, faire le dîner, donner la collation, faire le souper, écrire ce putain de livre de 300 pages, non mais quelle idée j’ai eue de demander une bourse pour écrire alors que j’avais des triplées d’à peine un an à la maison, mais en même temps, une chance, une chance que j’ai eu cette bourse, que j’ai écrit, car bien que ce fut un stress supplémentaire, ce fut également une échappatoire, une bouée de sauvetage, un projet auquel j’ai pu m’accrocher pour me sentir vivante, me sentir autre chose qu’une femme en décomposition, dépossédée d’elle-même, et l’été est arrivé, avec ses promesses de beau temps tenues à moitié, sa visite italienne qui débarquait à Lévis pour un mois et demi, ses sorties, ses vacances pas si reposantes que ça, et l’été tire presque à sa fin, et la vie continue, et je dis que je vais mieux, et c’est vrai, mais n’empêche, quand je regarde derrière moi, je me dis aussi que j’ai raison d’être essoufflée

que j’ai raison d’écrire sans mettre de points entre les phrases