lundi 26 août 2013

L'essoufflement

J’ai réalisé il y a quelques temps que pour aller mieux, il me faudrait revisiter certains moments douloureux des deux dernières années, afin de me réconcilier avec eux et de prendre le dessus sur les sentiments qu’ils avaient provoqués. Les derniers 24 mois de mon existence ont été hauts en rebondissements. J’ai vécu

un déménagement outremer, j’ai tout laissé derrière moi pour aller vivre dans un pays dont je connaissais peu la langue et où je n’avais d’autres amis que mon chum, j’ai pris mon permis de conduire dans ce pays où les gens conduisent en fou, j’ai écrit mon deuxième livre, j’ai appris que j’étais enceinte, j’ai eu un premier trimestre de grossesse très désagréable incluant beaucoup de fatigue et des maux de cœur en continu, j’ai su que je ne portais non pas un, mais bien trois bébés, j’ai dû réorganiser ma vie en quelques semaines à peine, je me suis à nouveau tapé un déménagement outremer, j’ai dû repartir à zéro dans ce Québec que je croyais avoir quitté pour beaucoup plus longtemps, avec F., on a emménagé chez ma mère qui nous avait offert de nous accueillir pour la première année avec les petites, on a dû trouver un job à mon chum, une voiture assez grande pour trois poupons et leurs sièges auto, j’ai été mise au repos forcé à 5 mois de grossesse et c’est dans la position semi-couchée que j’ai terminé l’écriture de « Point d’équilibre », on m’a hospitalisée à 26 semaines de gestation et 3 jours parce que j’étais déjà dilatée à 2 centimètres, 5 jours plus tard, je subissais une césarienne d’urgence car mes bébés avaient décidé qu'il était temps de sortir, j’ai passé deux jours de plus à l’hôpital et mes bébés, 4 mois, j’ai fait l’aller-retour entre la maison et l’hôpital (50 km) pratiquement tous les jours pendant ces 4 mois, durant lesquels je me suis aussi tapé des complications liées à la césarienne (ma plaie saignait sans cesse pendant 10 jours et je devais porter des serviettes sanitaires À L’AVANT de ma petite culotte), un énorme rhume, une otite et un poignet fracturé pour lequel il a fallu qu’on m’opère et qu’on m’immobilise pendant deux mois, à la suite de quoi mes filles sont finalement rentrées à la maison, on donnait 18 biberons par jour et on changeait tout autant sinon plus de couches, on devait réveiller les demoiselles la nuit pour les faire boire afin qu’elles engraissent davantage, on les gavait de médicaments, on stérilisait des biberons et nettoyait des cache-couches, on dormait par terre dans leur chambre car on avait un concentrateur d’oxygène à la maison qui faisait un bruit infernal, on s’assurait que Béatrice avait toujours sa lunette d’oxygène dans le nez, on branchait Béatrice sur une bombonne quand on voulait aller prendre une marche avec les bébés ou qu’il fallait se rendre à l’un de nos nombreux rendez-vous (au moins un par semaine les premiers mois – pneumologue, pédiatre, néonatalogistes, infirmière du CLSC, etc.), puis après à peine un mois à la maison, Béatrice a contracté une pneumonie pour laquelle elle a été hospitalisée un week-end, de nouveau de retour à la maison, son état s’est dégradé – elle avait attrapé la coqueluche, soit la pire maladie infantile qu’un enfant prématuré de son âge pouvait attraper –, on dormait toujours par terre dans la chambre des petites, mais avec un œil à moitié ouvert car Béatrice se tapait d’incroyables quintes de toux qui nous faisaient craindre le pire, et voilà, le pire est arrivé, ou presque, Béatrice a cessé de respirer, heureusement, elle était branchée sur un saturomètre qui s’est mis à sonner pour nous aviser que quelque chose n’allait pas avec elle, elle a commencé à devenir bleue, elle était inerte, on a tenté de la stimuler mais rien n’y faisait, j’ai couru à l’étage pour réveiller G., mon beau-père ambulancier, il a titubé jusqu’au sous-sol et a fait des manœuvres pour la réanimer, elle est revenue à elle, nous tremblions, il était 3 heures du matin, mon chum et G. l’ont amenée à l’urgence, moi, je suis restée avec les deux autres, je n’arrivais pas à dormir, j’étais terriblement inquiète, la nuit suivante, je trouvais qu’Alice n’allait pas très bien alors je l’ai branchée sur le saturomètre de sa sœur, qui a sonné trois fois durant la nuit car elle faisait des bradycardies, j’ai donc décidé de l’amener à l’hôpital elle aussi, finalement, ce soir-là, la pédiatre m’a appelée pour me dire « Amenez donc Léa aussi, tant qu’à faire, mieux vaut être prudents », je me suis rendue à l’hosto avec Léa, ils avaient préparé une chambre juste pour nous, ils avaient même prévu des lits pour F. et moi, car ils savaient qu’on passerait beaucoup de temps-là, qu’on ne se remettait pas de la coqueluche en seulement quelques jours, en bout de ligne, on a fait du camping à l’hôpital pendant deux semaines, on dormait là, mangeait là, on s’était même acheté un frigo portatif pour mettre nos réserves de nourriture, j’en profitais pour vendre des copies de mon nouveau livre tout frais sorti des presses aux infirmières, je me suis pris un congé de 24 heures pour monter à Montréal faire le lancement dudit livre, j’avais les yeux qui fermaient tout seuls, le demi-verre de vin que j’avais bu m’avait complètement amortie, quand l’épisode de la coqueluche s’est terminé, on est rentrés à la maison avec notre petite famille, plus épuisés que jamais, et on ne savait pas que l’enfer ne faisait que commencer, par la suite, c’est la bronchiolite qui s’est invitée chez nous, il a fallu de nouveau hospitaliser tout le monde, pour 8 jours cette fois-là, et si nous sommes restés plus d’une semaine, c’était surtout pour essayer de trouver une solution avec les médecins à notre problème le plus majeur, c’est-à-dire les biberons, car nos filles ne buvaient presque pas, après deux onces, elles rejetaient leurs biberons, alors on avait développé toutes sortes de trucs pour leur faire avaler plus de lait, soit les faire boire en marchant ou en faisant des flexions des jambes, ou les endormir pour les faire boire alors qu’elles étaient inconscientes de le faire, or, les trucs ont fini par ne plus fonctionner et tout ce que ça donnait, c’est que les trois bébés nous pétaient des crises car elles ne voulaient rien savoir de la tétine qu’on leur mettait de force dans la bouche, c’est un des pires sentiments que j’ai vécus, celui d’agir contre la volonté de mon bébé, et contre la mienne, simplement parce que les médecins nous disaient « c’est bon pour elles », mais ce n’était pas vrai, ce n’était bon pour personne, et à un certain point, F. et moi avons été assez lucides pour le comprendre, alors on s’est dit « ça suffit, à partir d’aujourd’hui, nos bébés, on les écoute, et fuck les médecins », on a commencé la bouffe solide alors qu’elles avaient 3 mois et demi d’âge corrigé, c’était tôt, mais c’était clair que c’était la meilleure chose à faire, que nos filles préféraient de loin la nourriture à ce maudit lait en poudre qui puait les médicaments, alors j’ai commencé à faire des purées, à cuisiner comme une défoncée pour que mes filles mangent ce qu’il y avait de meilleur, puis Noël est arrivé, puis j’ai appris que j’avais obtenu la bourse que j’avais demandée au Conseil des Arts et des Lettres du Québec et qu’il me faudrait donc écrire un roman de 300 pages au cours de l’année 2013, comme les filles allaient mieux, entre autres parce qu’une fois par mois, on les amenait au CLSC pour recevoir une dose de Synagis (des anticorps contre la bibitte causant le VRS, qui fait des ravages chez les prématurés), c’est moi qui me suis mise à aller mal, j’étais vidée, l’hiver était interminable, on sortait très peu, sauf pour les visites chez le pneumologue ou le pédiatre, je manquais de lumière, j’avais des vertiges, des palpitations, de l’arythmie, je me sentais tellement stressée que j’en ai même vomi à deux reprises, jamais ça ne m’était arrivé, j’ai fini par aller consulter au sans rendez-vous, j’ai explosé en sanglots dans le bureau du médecin, qui a été d’une grande gentillesse et qui a simplement conclu que j’étais épuisée, sans être dépressive ou quoi que ce soit d’autre, juste brûlée, elle m’a prescrit des Omega 3, des prises de sang et un ECG pour être certaine que mon arythmie ne cachait rien de grave, et elle m’a souhaité bon courage, j’ai passé les test nécessaires, alors que j’étais en plein déménagement, car F. et moi avions décidé qu’il était temps pour nous de quitter la maison de ma mère pour enfin avoir un espace à nous, une semaine après avoir fait l’ECG, mon médecin de famille m’a appelée pour me dire que les résultats révélaient quelque chose d’anormal, « soit que c’est congénital et que ce n’est pas grave, soit que ça nous indique que tu as fait un infarctus », une crise cardiaque sans le savoir, voilà ce qu’on venait de m’annoncer que j’avais peut-être eu, il n’en fallait pas plus pour faire grimper mon taux de stress à des niveaux inégalés, je passais mon temps à me demander « mais quand est-ce que j’aurais bien pu faire cette maudite crise cardiaque ? », je me sentais de plus en plus mal, mon problème s’était amplifié au lieu de s’améliorer, je me suis mise à faire de l’insomnie, trop inquiète et trop occupée à écouter les battements anormaux de mon cœur, au beau milieu d’une séance de non sommeil, découragée, j’ai fini par me rendre à l’urgence, il était 2 heures du matin, je n’en pouvais plus, je voulais comprendre ce que j’avais et je ne pouvais pas attendre de voir le cardiologue avec qui j’aurais un rendez-vous deux mois plus tard si j’étais chanceuse, on m’a admise à l’urgence car mon ECG était effectivement anormal, on m’a fait passer une panoplie de tests sanguins, une radiographie des poumons, une échographie cardiaque, on m’a gardée pendant 18 heures pour finalement me dire qu’on savait ce que j’avais mais qu’on ne comprenait pas pourquoi je l’avais, le cardiologue voulait me revoir en clinique pour un test à l’effort et il désirait me monitorer pendant une journée complète afin de mieux comprendre les agissements de mon pauvre petit cœur, il a fini par conclure que je souffrais du dysautonomie des systèmes sympathiques et parasympathiques, bref, le parasympathique qui intervient normalement le soir pour faire en sorte qu’on s’endorme et que notre pouls ralentisse, dans mon cas, il intervenait à tout moment dans la journée et me faisait sentir comme si j’étais sur le point de m’évanouir, ce genre de réactions, les médecins se l’expliquent mal, mais moi, je sais très bien pourquoi mon corps faisait ainsi, il me disait juste à sa manière « Mélissa, va te coucher, maintenant, TOUT DE SUITE, je t’en supplie », mais je ne l’écoutais pas, car je ne pouvais pas, je rêvais juste d’aller une semaine dans le Sud, de dormir au soleil, de faire le plein de vitamine D et de recharger mes batteries, mais c’était impossible, car j’avais trois petites filles de qui prendre soin, et un mari qui lui aussi commençait à manquer dangereusement d’énergie, qui ne serait bientôt plus capable de garder le fort comme il le faisait depuis déjà plusieurs mois, je voulais tellement aller mieux que j’en faisais de l’angoisse, et voilà, paraît-il que j’aurais même expérimenté des crises de panique, toujours sans le savoir, je n’avais pas le temps de m’en rendre compte, pas le temps de réaliser que je n’avais jamais été aussi près du fond du puits, parce que je devais faire la vaisselle, passer la mope pour la troisième fois de la journée, plier les 4 brassées de linges qui traînaient dans la chambre depuis trois jours, faire le dîner, donner la collation, faire le souper, écrire ce putain de livre de 300 pages, non mais quelle idée j’ai eue de demander une bourse pour écrire alors que j’avais des triplées d’à peine un an à la maison, mais en même temps, une chance, une chance que j’ai eu cette bourse, que j’ai écrit, car bien que ce fut un stress supplémentaire, ce fut également une échappatoire, une bouée de sauvetage, un projet auquel j’ai pu m’accrocher pour me sentir vivante, me sentir autre chose qu’une femme en décomposition, dépossédée d’elle-même, et l’été est arrivé, avec ses promesses de beau temps tenues à moitié, sa visite italienne qui débarquait à Lévis pour un mois et demi, ses sorties, ses vacances pas si reposantes que ça, et l’été tire presque à sa fin, et la vie continue, et je dis que je vais mieux, et c’est vrai, mais n’empêche, quand je regarde derrière moi, je me dis aussi que j’ai raison d’être essoufflée

que j’ai raison d’écrire sans mettre de points entre les phrases










jeudi 22 août 2013

Une douleur et des poussières

La dernière fois que j’ai laissé ma trace ici, c’était à la mi-novembre. Il y a 9 mois. L’équivalent d’une grossesse (normale, pas celle que j’ai connue, qui n’en a duré que 6.) Neuf mois de gestation. Qu’est-ce que j’ai « gestationné » pendant tout ce temps ? se demandera-t-on. Un nouveau moi-même. Ou, plutôt, le retour de l’ancien moi-même. Ça m’aura pris toutes ces semaines, tous ces mois, pour retrouver un peu de qui j’étais. Retrouver ma santé, aussi.

Ces mois furent parmi les plus difficiles de ma vie. Jamais je n’avais été aussi exténuée. Physiquement, psychologiquement et tous les « quement » qui existent. Fut un moment où je croyais que j’étais en train de devenir folle. On m’a dit plus tard que ce que j’avais expérimenté, c’étaient des crises de panique. Fatiguée comme je l’étais, je n’arrivais plus à gérer mon anxiété et celle-ci a fini par prendre le dessus sur moi. Ma bibitte intérieure était en train de me bouffer tout rond. Je n’avais plus l’énergie nécessaire pour la combattre. Jamais je ne m’étais sentie ainsi. Et je croyais que plus jamais je ne pourrais me sentir bien à nouveau. Heureusement, ce n’est pas ce qui est arrivé.

Les choses se sont placées, tranquillement. J’ai dû admettre que guérir prenait du temps, qu’on ne se remettait pas toujours de nos blessures aussi rapidement qu’on le souhaiterait. À partir du moment où j’ai accepté cela, déjà, mon état s’est mis à s’améliorer. Ce n’est pas évident, dans le monde dans lequel on vit, de prendre son temps. S’il y a une chose qu’on puisse difficilement se permettre dans notre société qui carbure à la performance et à l’instantanéité, c’est la lenteur.

Le repos, la méditation, la contemplation, la réflexion, l’attente, le calme, ce sont tous des luxes. Des luxes gratuits que, pourtant, seuls les gens bien nantis semblent être en mesure de se payer. Or, moi, c’est tout ce dont j’avais besoin. Aucune pilule, aucun remède miracle, aucune cure ne pouvait venir à bout de mon problème ; rien ne pouvait m’aider mis à part le lent passage des minutes qui s’étirent, le sommeil et quelques séances d’introspection. Si se payer ce genre de traitement relève de l’inaccessible pour la plupart des gens, parvenir à le faire lorsqu’on a trois enfants en bas âge représente un défi encore plus grand. Mais je l’ai fait. Je n’avais pas le choix. C’était ça ou je passais le reste de ma vie malade.

Maintenant que je vais mieux, je réussirai peut-être à trouver quelques minutes ici et là pour nourrir ce blogue. Il le faudra. J’en ai besoin. Besoin d’écrire, de partager, de communiquer, de sentir que je prends part au monde en mouvement, que je ne suis pas que spectatrice. C’était bien ce qu’il y avait de plus terrible dans ce qui m’est arrivé à l’hiver et au printemps : j’avais l’impression que je ne pouvais qu’assister, impuissante, à ma vie qui défilait. Que j’avais complètement perdu le contrôle de mon existence. D’accord qu’il faille apprendre à laisser aller, à « goer » with the flow, à faire confiance, pis toute, pis toute, mais il y a toujours bien des limites à se laisser porter par la vague sans jamais avoir la satisfaction de participer aux décisions qui régissent notre destin.

À partir d’aujourd’hui, mon destin (je ne suis pas certaine d’aimer ce mot, qui me semble référer à une ligne toute tracée d’avance – mais je n’en trouve pas d’autres), je le reprends en main. Et ça commence par cette entrée de blogue, tout en simplicité et en honnêteté. Le premier pas vers mon mieux-être aura été ceci : avouer publiquement et bien humblement que jusqu’à tout récemment, je n’allais pas bien. Vraiment pas bien. Quand on s’est croisés et que vous m’avez demandé « Salut, ça va ? » et que je vous ai répondu « Oui, oui, et toi ? », je vous ai menti. Parce que je me doutais bien que votre question n’était que rhétorique et que de la réponse, vous vous en foutiez bien. Et pour tout vous dire, moi aussi, je me foutais carrément de la vôtre. J’étais trop centrée sur mon petit malheur devenu grand.

La douleur a cela de terrible qu’elle se partage très mal. Ceux qui la subissent ont inéluctablement l’impression que personne n’est capable de comprendre ce qui les gruge. Alors on la vit chacun de son bord. C’est bien dommage, parce qu’en réalité, toutes les douleurs, bien qu’elles soient uniques, se ressemblent. Et le jour où on réalise cela, la proximité entre son drame et celui du voisin, on devient moins cynique, moins triste, moins toutes sortes de choses pas belles du tout, et on s’ouvre à ce qui nous entoure. Parce que malgré tout ce qui nous abat, tout ce qui rend l’humain si laid et si détestable, tout ce qui fait que notre planète tourne tout croche et que les journées nous semblent parfois interminables, de la beauté, il en reste toujours.


La beauté qui m’a sauvée, c’était celle cachée dans le sourire de mes trois filles et dans les accolades qu’elles me faisaient comme pour me dire « T’en fais pas maman, tout ira mieux bientôt. » Je les ai crues. Me suis dit qu’à un an et des poussières, contrairement à moi et à toutes les femmes et tous les hommes, elles n’avaient pas encore appris à mentir et que leur candeur ne pouvait qu’être porteuse de vérité.

vendredi 16 novembre 2012

L'infériorité numérique


Il nous est dorénavant impossible de sortir de chez nous sans nous faire aborder par quelque quidam curieux qui veut voir de quoi ça a l’air de proche, des triplées. « C’est donc ben spécial. » Oui, merci. Vous aussi monsieur, vous m’avez l’air un peu spécial. « Je peux-tu les toucher ? » Euh, non. Moi, je peux-tu toucher vos parties intimes tant qu’à faire? « C’est vous qui avez accouché les trois ? » Ben oui, ‘gard donc. Imaginez-vous que c’est un peu ça le concept des triplées : les avoir les trois en même temps. « Ah! ma pauvre madame, ça doit pas toujours être évident, hein ? Moi, j’ai toujours rêvé d’avoir des jumeaux. Mais des triplés, ouf, pas sûr. » Merci pour les encouragements, vraiment, c’est trop.

Qu’on nous approche, qu’on nous pose des questions, qu’on nous dévisage à la limite, ça ne me dérange pas trop. J’ai déjà appris à fuir poliment les conversations indésirables et à faire comprendre à ces inconnus à la curiosité piquée qu’une maman de triplées, ça a autre chose à faire que de jaser sur le coin de la rue avec des voisins avides de potins enfantins. Cependant, ce que je ne tolère absolument pas, ce sont ces autres étrangers qui nous prennent littéralement pour des phénomènes de foire, qui nous pointent du doigt sans vergogne et qui jasent de nous en faisant comme si nous n’y étions pas.

« Hein, t’as-tu vu, j’pense que c’est des triplées. Ayoye. Ça doit être de la job en tabarnak. Je me demande si c’est naturel. » Naturel 100% mon homme, comme les saucisses Country Naturals de Schneiders. Pis comme le coup de poing que je m’apprête à te mettre dans la face parce que ton manque de respect me booste les hormones post-natales. C’est la masturbation qui rend sourd mon ami, pas le fait d’avoir des bébés. Ça fait que j’entends tout ce que tu dis. Retourne donc te branler le manche pis laisse-nous tranquilles, ma petite famille et moi, s’te plaît.

L’infériorité numérique, c’est mon impuissance devant l’attitude désobligeante de ces tarés. C’est également le faible nombre de cellules que compte le cerveau de certaines personnes – celles qui croient qu’elles peuvent tout se permettre sous prétexte qu’elles sont face à un phénomène rare et étonnant.

N’empêche que la majorité des gens sont gentils avec nous et prennent simplement le temps de nous féliciter. On nous répète souvent à quel point nous sommes des parents extraordinaires, que peu de gens réussiraient à faire ce que nous faisons et, surtout, à résister en tant que couple au cœur de toute cette adversité. Grande prématurité, maladie, hospitalisations fréquentes, virus, c’est vrai que nous sommes passés au travers de plusieurs choses au cours des derniers mois. Toutefois, nous ne croyons pas que cela fait de nous des êtres d’exception. Nous prenons les compliments qui nous sont si gentiment adressés, or, nous savons que nous sommes loin d’être des saints. Nous faisons ce que nous pouvons, tout simplement. Et souvent, ce n’est pas suffisant. Souvent, il nous faudrait faire encore plus, encore mieux.

Le mieux devra attendre, car il faut parfois aller dormir.

Nous n’avons rien d’exceptionnel, non. Nous aussi, nous avons envie de jeter nos enfants contre les murs parfois. Ma coche, je la pète. Souvent. Cette semaine, j’ai crié. Hurlé. Contre Béatrice, entre autres, qui refusait de boire son biberon, une fois de plus (l’alimentation n’est pas chose simple pour nos trois poupounes, c’est plutôt un combat de tous les jours). Je lui ai lancé des paroles méchantes, des mots que je ne pensais qu’à moitié, mais que je devais tout de même dire, pour me libérer, exorciser ma frustration, mon impuissance, ma fatigue. Béatrice, qui pleurait pendant que je lui gueulais dessus. Béatrice la martyre. C’est elle qui finira par se faire béatifier par le pape, pas moi. Sainte Béatrice de Lévis. Nom prédestiné.

Je réécouterais les propos que j’ai tenus alors et j’en braillerais probablement tellement ils n’étaient que rage et douleur. Pauvre petite, ce n’était pas sa faute. Ce n’est jamais de leur faute, aux bébés. Ils ne comprennent pas ce qui se passe la majorité du temps, ils doivent gérer tant de choses à la fois, apprendre à reconnaître la faim, la douleur, la peur, à cohabiter avec elles, à les communiquer adéquatement. Apprendre à vivre demande patience et abnégation. Toutefois, nous ne pouvons demander à un nourrisson de faire preuve de telles qualités. Il en revient donc aux parents d’en faire montre à leur place.

Ce n’est pas leur faute, non. Si elles sont trois. Bien que parfois, lorsqu’elles chialent toutes en chœur et que chacune réclame mon attention, je leur dis, le cœur plein d’ironie : « Vous aviez juste à y penser deux fois avant de vous foutre dans mon ventre toutes en même temps. À c’t’heure, attendez votre tour. » Ça non plus, on ne peut pas exiger d’un bébé qu’il le comprenne : le concept de l’attente. Alors on doit endurer ses pleurs et faire comme si elles n’existaient pas. On console l’enfant qui nous apparaît en avoir davantage besoin dans l’immédiat et on essaie de divertir les deux autres en leur faisant des grimaces ou en swignant leur chaise vibrante avec le pied. Hiérarchisation des souffrances. Jonglerie parentale.

Chez nous, le système de l’offre et de la demande est complètement débalancé.

F. et moi sommes en infériorité numérique. Deux parents contre trois enfants. Nous ne remporterons jamais la partie, car nous serons toujours désavantagés. Les filles auront immanquablement raison, tandis que nos arguments ne pourront qu’être constamment déboutés par nos petites pestes entêtées. Aucun arbitre ne tranchera jamais en notre faveur. Car les gens autour auront toujours tendance à donner raison à nos filles et à leurs jolis minois. « Vous êtes durs avec elles. Moi, si j’étais vous, je ne ferais pas ça de même. » Ah ouain ? Ben tenez ma p’tite dame, si vous savez tant que ça quoi faire, eh bien, faites-le. Gardez-les deux heures, mes filles. Deux heures. Pis vous allez voir c’est quoi, ne pas avoir le gros bout du bâton. Vous allez revenir en rampant et en me suppliant de les reprendre. Peut-être qu’enfin vous allez arrêter de m’achaler chaque fois que je sors prendre l’air avec elles, que vous ne viendrez plus me déranger pour me dire à quel point elles sont mignonnes ou pour me demander si je trouve ça difficile, avoir trois bébés. La réponse vous apparaîtra évidente. 

jeudi 1 novembre 2012

Les petits monstres


Par où commencer ? Je ne trouve plus le début. D’où partir pour réussir à exprimer mes pensées ? Je les accumule depuis trop de jours, trop de mois, sans jamais avoir le temps de les formuler, les digérer, les rendre au monde. Elles forment maintenant un amalgame pêle-mêle et douloureux, une boule d’angoisse dure et opaque.

À trop retenir les mots, on finit par créer des monstres.

Mon état d’esprit n’a pas beaucoup changé depuis la dernière chronique laissée sur ce blogue. Au mieux a-t-il empiré. Je me sens dégénérer, craquer, exploser. Si la folie était liquide, on pourrait la voir suinter de mes pores, laisser des traces gluantes sur le sol après chacun de mes pas. On pourrait croire que j’ai chaud, que je sue, que c’est normal, avec trois bébés, il faut courir à gauche et à droite, des journées aussi remplies, ça vous élève une température corporelle, mais non, cela n’a rien à voir avec la fièvre des horaires trop chargés. Je ne suis pas simplement débordée : je suis dépassée.

Je ne suis pas seulement la mère de trois petites filles : je suis une femme exténuée qui ne comprend plus ce qu’elle doit faire pour que sa vie redevienne vivable.

Aujourd’hui, F. m’a intimée de rester à la maison pour prendre du temps pour moi, tandis que lui est retourné à l’hôpital prendre soin de Léa, Alice et Béatrice. Parce que oui, elles sont encore à l’hôpital. Elles sont nées le 18 avril 2012 ; nous sommes le 1er novembre, plus de six mois après leur naissance, et entre les deux, elles ont passé à peine un mois avec nous à la maison.

Nous sommes le 1er novembre, jour des morts. Jour des sous-la-terre, jour de ceux pour qui s’est terminé depuis longtemps, jour des corps qui se reposent. Faut-il attendre la mort pour avoir deux minutes à soi ou cela est-il possible un peu avant ? Parce que je n’ai pas pour projet de mourir bientôt, or, j’aurais vraiment, mais alors vraiment besoin de repos.

Mes petits monstres, je les aime, d’un amour brûlant et inexplicable, toutefois, en ce moment, je n’aurais aucune gêne à les laisser au plus offrant. Je m’abstiendrai évidemment de dire à l’acheteur que le modèle vient avec quelques petits défauts de fabrication, que ceux-ci devraient s’estomper avec le temps mais que d’ici là, faudra endurer les demoiselles comme elles sont. Malheureusement, la DPJ et la Protection du Consommateur n’ont toujours pas conclu d’entente et il n’existe aucune garantie prolongée sur les bébés.


lundi 17 septembre 2012

La poésie des jours de merde


J’ai passé le week-end à l’hôpital, au chevet de Béatrice, qui se remet tranquillement d’une pneumonie. Rien d’inquiétant, seulement une situation qui risque de se reproduire souvent au cours des prochains mois, car en tant que grandes prématurées, nos trois poulettes sont très fragiles aux virus et aux bactéries. F. a pris la relève hier en fin de journée et c’est maintenant mon tour de m’occuper de Léa et Alice, pendant que leur petite sœur reprend des forces auprès de son papa. Présentement, elles dorment paisiblement.

La maison est tranquille comme une vieille femme qui sait que son heure approche.

Je me risque à prendre le clavier en sachant très bien qu’à tout moment mon élan risque d’être interrompu par des pleurs, des odeurs de merde ou des cris de faim. Les moments de solitude, de détente ou de contemplation n’existent plus dans ma vie. L’écriture n’est plus possible. Lorsque j’aurais trente minutes à lui consacrer, les idées meurent.

Les mots me fuient. 

Ma réalité est trop concrète pour être décrite par de conceptuels phonèmes. Couches, caca, biberons, suces, doudou, pyjama, rot, régurgitation : comment pourrait-on faire de la poésie avec ces paroles sans images ? Pour écrire, il faut réfléchir. Or, dans le quotidien d’une jeune maman, la réflexion cède sa place au sommeil ; la philosophie, à la scatologie et le poème, aux comptines bêtes qui cherchent vainement à endormir les enfants. 

mardi 24 juillet 2012

Vivre d'une seule main


C’est quand on perd l’usage d’un de ses membres que l’on se rend compte à quel point celui-ci nous est indispensable. Les gestes les plus banals deviennent un calvaire insupportable et prennent dix fois plus de temps à poser; mettre du dentifrice sur sa brosse à dents, enfiler un chandail ou sa petite culotte (le soutien-gorge, on n’y pense même pas; à une main, c’est impossible), couper son steak et même dormir nous apparaissent comme de décourageantes aventures.

Malgré toutes les difficultés que j’éprouve au quotidien en raison de mon poignet fracturé, je reste positive en me disant que cette situation n’est que temporaire, qu’éventuellement, je retrouverai mon cher bras gauche. D’autres n’ont pas cette chance; à la suite d’une maladie ou d’un accident, on a carrément dû leur amputer un bras ou une jambe, voire tout à la fois. Je pense entre autres à Marie-Sol St-Onge, cette jeune artiste peintre, mère de famille, qui a été touchée par la bactérie mangeuse de chair en mars dernier, à la suite de quoi elle fut amputée des quatre membres. Chaque fois que je vis une journée difficile, j’ai une pensée pour cette femme et sa famille, si courageuses.

Même si je sais que ma situation n’est pas la pire d’entre toutes, il m’arrive d’être envahie par la frustration et le découragement. S’il ne s’agissait que de moi, de l’impact que cette blessure a dans ma vie, je l’accepterais probablement mieux. Mais c’est que tout cela a une incidence directe sur mes trois petites filles, de qui je ne puis plus m’occuper convenablement. Je réussis à les bercer, une à la fois, et, au prix d’un peu de douleur, à les faire boire, mais sans plus. Je ne parviens ni à les habiller, ni à changer leur couche, ni à préparer leurs biberons. Pour cela, je dois compter sur mon formidable F., qui en a plein les bras en ce moment, c’est le cas de le dire. En plus de ses trois petites fées, il doit prendre soin de sa femme, lui faire à manger, lui donner son bain (essayez donc de vous laver la tête à une seule main, sans mouiller votre pansement, bien entendu). On dit qu’avoir un enfant est une épreuve pour un couple; en avoir trois d’un coup, quatre si on compte la mère éclopée, ça vous teste la solidité conjugale pas à peu près.

Vivre d’une seule main, c’est une chose; vivre sans ce contact privilégié avec mes filles, sans pouvoir me dévouer entièrement à elles, c’en est une autre, beaucoup plus pénible. Quand Léa crie de douleur parce qu’elle a des coliques, que Béatrice se tortille parce qu’elle a faim ou qu’Alice me réclame parce que sa couche est pleine et que je ne peux rien faire d’autre que de leur caresser le front en leur disant que papa s’en vient, mon cœur de mère veut exploser de colère. 

Durant ma grossesse, en raison des risques qu’elle représentait, j’ai dû apprendre l’abnégation et la patience. Depuis que mes filles sont nées, il y a maintenant plus de trois mois, je continue de travailler ma patience, en plus de développer ma foi – en la vie, en la nature, en tout ce qui est plus grand que moi et qui décide, au final, de mon sort et de celui de mes petites. Avec une patte en moins, je suis forcée d’apprendre à déléguer, à laisser les autres faire les choses à ma place, à leur manière – pas évident pour une indépendante perfectionniste de mon espèce. Ma situation m’oblige également à me détacher de ce qui se passe, à garder une distance entre moi et les évènements, afin de ne pas me laisser emporter par les émotions. Le déni est pour moi une question de survie.

Probablement parce qu’elles sont nées prématurément, que dès leur arrivée dans cette vie j’ai expérimenté la peur et l’impuissance, que j’ai vécu leurs premiers mois loin d’elles, une trâlée de médecins et d’infirmières me séparant de leurs corps fragiles, je suis déjà hautement consciente que mes filles ne m’appartiennent pas. Elles ont un destin bien à elles. Leur individualité et leur caractère sont déjà bien dessinés et peu importe mes tentatives pour les protéger des dangers, je ne pourrai jamais les soustraire à ce grand cirque imprévisible qu’est l’existence. Ce sera à elles de se battre, de décider ce qui est bon pour elles, de choisir ce qu’elles veulent être. Moi, je ne pourrai que les soutenir, les accompagner, m’assurer qu’elles possèdent les outils nécessaires pour réaliser leur dessein.

Au fond, à partir de maintenant, poignet fracturé ou pas, je ne vivrai plus que d’une seule main; de la droite, je vaquerai à mes occupations, écrirai, créerai, tâcherai de fabriquer du meilleur avec ce monde en débâcle qui est le nôtre et de la gauche, je veillerai sur mes filles. Ma paume sur leur tête, une présence, un souffle, une partie de moi sera toujours avec elles, même lorsqu’elles se trouveront à l’autre bout de la planète – car elles seront inévitablement de grandes voyageuses. Parfois, j’oserai un doigt qui pointe le chemin. Or, ces routes que je leur proposerai, elles ne seront jamais tenues de la suivre. Ma main leur servira uniquement d’inspiration et de réconfort.

mercredi 4 juillet 2012

Journal d'une éclopée


Il y a un mois que je n’ai pas écrit ici, faute de temps. J’ai passé toutes ces journées à veiller mes filles à l’hôpital, à les regarder grandir, à espérer que les heures passent aussi rapidement que des battements d’ailes de colibri et qu’elles nous rapprochent ainsi du moment où elles s’en viendraient avec moi à la maison. La semaine passée, je me suis forcée à prendre deux jours de congé afin de me reposer, car ce rythme de vie commençait à me rentrer dedans. Mais comme je suis une hyperactive incapable de s’arrêter, j’ai plutôt profité de ces deux journées pour faire le grand ménage et pour retravailler mon deuxième livre, qui sortira à l’automne.

Samedi, avec F., nous avions décidé de nous rendre à l’hôpital tôt le matin afin d’y laisser le lait maternel dont les petites avaient besoin pour la journée et d’ensuite filer en Beauce, au chalet de mon père, pour profiter du soleil, passer du temps en famille et recharger nos batteries. Nous sommes arrivés peu avant l’heure du dîner, avons mangé d’excellents roteux sur le barbèque, lancé quelques blagues et nous sommes dirigés aux abords du lac. Les uns faisaient du Seadoo pendant que les autres se faisaient bronzer ou sirotaient une bière sans alcool tout en jasant de tout et de rien avec le paternel (devinez laquelle de ces activités était la mienne). Mon chum, lui, avait choisi de faire une petite sieste dans le chalet, épuisé par la digestion de ses hot-dogs et notre quotidien complètement exténuant des derniers mois.

Après la siesta de F., j’avais envie qu’on aille faire une promenade en quatre roues, pénards, les cheveux dans le vent et les yeux perdus à l’horizon. F., qui n’avait jamais fait de quatre roues, préférait tout de même conduire, ne faisant vraisemblablement pas confiance à mes talents de chauffeuse tout terrain. Mon père nous a laissé son téléphone afin que nous puissions le rejoindre si jamais nous tombions en panne. Munis de nos casques, le cœur léger et du soleil plein la tête, nous sommes partis à l’aventure.

L’expédition n’aura duré que cinq minutes.

Nous étions encore sur le rang, à la recherche d’un chemin de terre où nous pourrions pénétrer, quand Francesco s’est arrêté. « J’ai de la difficulté à contrôler le véhicule, il dévie constamment sur la droite », m’a-t-il dit. Il est tout de même reparti, en étant vigilant et en tentant de compenser la déviation du volant. Trente secondes plus tard, nous avons pris le champ.

Le quatre roues est parti vers la droite, probablement à cause de l’inclinaison de la route qui était plus accentuée à cet endroit, et F. n’a pas été en mesure de rectifier sa trajectoire. J’ai cru sur le coup qu’il essayait de faire une blague en feignant d’emprunter un chemin qui n’en était pas un. Mais non. F. n’était tout simplement plus maître de la situation. Il a tout juste réussi à faire courber le véhicule vers la gauche de sorte que celui-ci ne s’est pas complément renversé sur nous une fois au fond du fossé.

La scène s’est échelonnée sur deux secondes et demie ; j’ai eu l’impression qu’elle s’est étendue sur des heures. Tout a défilé si vite dans ma tête. Je me disais « eh merde, des triplettes pu de parents, ce n’est vraiment pas une histoire qui finit bien ». Finalement, il y a eu plus de peur que de mal. F. s’est relevé d’un bond, poussé par l’adrénaline. Voyant que j’étais incapable de me retirer de l’emprise du quatre roues, il s’est mis à paniquer, croyant que ma jambe était coincée sous le mastodonte ou, pire, que celle-ci avait été déchiquetée par la bête. En vérité, c’était seulement ma gougoune qui était prise et qui m’empêchait d’enlever ma jambe de là. (Des gougounes, je sais, ce n’est pas ce qu’on appelle un équipement idéal pour faire du quatre roues, mais finalement, une chance que c’est ce que je portais, j’ai ainsi eu moins de difficulté à sortir de mon piège !)

F. n’en avait que pour ma jambe, convaincu qu’elle était blessée, tandis que moi j’essayais de lui faire comprendre que c’était mon bras le problème. Je n’arrivais pas à me relever, incapable de prendre appui sur mon poignet gauche, qui était rendu mou comme le phallus d’un vieillard qui n’arrive plus à bander devant les photos illicites de jeunes femmes qui n’ont pas tout à fait l’âge de faire de la pornographie. Je ne ressentais pas de douleur. Elle était engourdie par l’adrénaline. C’est seulement une fois assise dans la voiture de deux bons samaritains qui passaient par là et qui ont proposé de me ramener au chalet de mon père que la douleur a fini par ressortir. Et elle était vive. Je savais que je n’aurais pas le choix de me rendre à l’urgence. Une journée sans aller à l’hôpital, ce n’est pas possible dans ma vie.

J’ai attendu 2 heures à l’hôpital de Saint-Georges sans que rien ne se passe. Je suis allée voir l’infirmière au triage pour lui demander si selon elle je passerais dans la prochaine heure puisque je devais absolument retourner chez moi pour tirer mon lait – dans l’énervement, une fille ne pense pas nécessairement à prendre son tire-lait. Selon elle, j’en avais pour au moins encore une heure à attendre. J’ai donc décidé de repartir chez mon père afin d’aller me vider les seins et d’éviter de faire une mastite – j’étais déjà suffisamment mal amanchée. Quand je suis revenue à l’hôpital, bien entendu, ils avaient appelé mon nom. Comme je n’étais pas présente, ils m’ont sortie de la liste. J’avais juste envie de brailler. L’infirmière a eu pitié de moi et m’a fait passée tout de suite, considérant que le fait de devoir allaiter était une raison valable pour quitter momentanément la file d’attente. Si elle avait su que j’allaitais non pas un, mais bien trois bébés, j’aurais probablement eu le droit à un massage de pieds, en plus de sa pitié.

J’ai fini par sortir de là à 23h15. Sans plâtre. Car les orthopédistes ne travaillent pas le soir. Ni la fin de semaine. Et encore moins le jour de la Confédération. Et le lundi suivant. Bref, je n’ai eu mon plâtre qu’hier matin, 72 heures après l’accident. Pour ce, il m’a fallu attendre un autre 4 heures à l’hôpital de Lévis. En Italie, 2 heures en tout et pour tout auraient suffi à régler mon problème. Parfois, je me demande pourquoi je ne suis pas restée là-bas pour accoucher. D’autant plus que dans ce pays, le quatre roues n’est pas un sport très, très populaire. Remarquez, mon destin étant ce qu’il est, j’aurais probablement fini par me casser le poignet autrement. Peut-être en m’enfargeant dans un saucisson traînant inexplicablement par terre. Au moins, là-bas, j’aurais pu me saouler pour oublier mes problèmes sans que ça ne me coûte un bras.