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dimanche 12 juillet 2015

Québec ou Italie : petit référendum personnel



Nous rentrons au Québec demain après un mois en sol italien. Comme le laissait entendre mon dernier billet de blogue, F. et moi vivons constamment avec le dilemme suivant : voulons-nous nous installer définitivement en Italie ou au Québec ? La bonne réponse à cette question n’existe pas, nous le savons très bien. C’est d’ailleurs ce qui rend le choix difficile, puisque personne ne peut nous aider à le faire en nous donnant des indices sur ce qui serait plus logique ou acceptable. Il n’en tient qu’à nous de bâtir la vie qui nous convient.

Pour nous aider dans notre décision, si nous tenons absolument à être « raisonnables » (ce qui n’est pas nécessairement le cas, je tiens à le spécifier), nous pourrions dresser une liste des pour et des contre, des avantages et des désavantages à être d’un côté ou de l’autre de l’océan. À la veille de notre grand retour à Lévis, j’ai eu envie de dresser une telle liste, un peu pour rigoler, un peu parce que l’exercice est intéressant. 

(Avertissement : cette liste contient des arguments plus sérieux que d’autres.)

Pour l’Italie

-       Le vin.
     
     Ai-je besoin d’ajouter autre chose ?

-       La qualité de la nourriture. Le climat du pays permet à ses habitants de cultiver eux-mêmes à peu près tous les fruits et légumes qu’ils consomment. Nul besoin de préciser que cela fait en sorte que les produits goûtent dix fois meilleurs que lorsqu’ils ont dû parcourir 5000 km pour arriver jusqu’à nous…

-       Étrangement, ici, lorsqu’on met les choses au frigo, même si on ne les emballe pas bien et qu’on omet de les recouvrir d’une pellicule plastique, elles ne sèchent pas et sont encore fraîches après quelques jours. Je dois avouer que je n’ai pas trouvé d’explications scientifiques plausibles à ce phénomène étonnant. Pourquoi quand je mets un casseau de fraises « tout nu » dans mon frigo au Québec, les fruits sont tout rabougris le lendemain, tandis qu’ici, ils sont encore fermes et appétissants ? Boh.

-       L’été. Ici, l’été existe encore. Chez nous, on l’attend neuf mois par année et, le reste du temps, on chiale parce qu’il n’est pas à la hauteur de nos attentes. Ici, il fait peut-être un peu trop chaud, mais je préfère la canicule à la pluie une journée sur deux.

-       Le système de santé. L’autre jour, ma belle-mère faisait de la fièvre et soupçonnait que la bronchite qu’elle avait eue quelques semaines auparavant n’était pas tout à fait guérie. Comme elle ne pouvait pas se permettre de rater le travail le lendemain et qu’il fallait qu’elle se remette sur pied le plus rapidement possible car elle s’envolerait bientôt pour le Québec, elle a écrit un message WhatsApp à son médecin de famille, lui demandant si elle avait des disponibilités pour la voir tôt le lendemain matin. Son médecin lui a répondu « pas de problème, je t’attends demain à 8h. » C’était un dimanche, il était aux alentours de 22 heures. Je n’en suis pas encore revenue. 

      Ici, le système de santé est humain, accessible. Et il n’est pas moins gratuit que le nôtre… Docteur Barrette, si vous me lisez (ne sait-on jamais) je vous conseillerais de venir faire un tour au pays du prosciutto afin d’étudier un peu leur système et de vous en inspirer. Je suis sûre que les contribuables ne verront aucun problème à vous payer des petites vacances au soleil si c’est pour vous donner des idées sur comment améliorer notre système de santé de marde.

-       La place faite aux enfants. Partout. En Italie, il est normal de croiser un enfant avec ses parents dans un bar. Tandis que ces derniers prennent l’apéro avec leurs amis, le bambin joue avec les autres enfants présents ou se bourre la fraise dans le buffet gratuit. Les enfants font partie de la vie et on n’essaie pas de les confiner à des lieux qui leur sont strictement réservés. On n’est pas un mauvais parent si on couche son enfant passé minuit, parce qu’on a voulu sortir en ville et qu’on a cru bon l’emmener avec soi. Pas de gardienne ? Pas grave. L’enfant suivra.

-       Obtenir une place en garderie subventionnée en Italie n’est pas nécessairement plus facile que chez nous, toutefois, je tiens à mentionner que ceux qui bénéficient d’une place à l’asilo ont droit, tous les jours pour le repas du midi, à un antipasto (entrée), un primo (un plat de pâtes ou de riz), un secondo (un plat de viande ou de poisson) et un dolce (dessert). La gastronomie est un art qui s’apprend jeune, quoi.

-       Les bidets. Pourquoi on n’a pas de bidets au Québec ? C’est cool un bidet. Pis c’est le fun d'avoir le cul propre à toute heure du jour sans devoir sauter nécessairement dans la douche. Just sayin’.

-       En Italie, la consommation d’eau est payante. Oui, je mets ça dans les avantages de ce pays, parce que ça fait en sorte que les gens gaspillent beaucoup moins cette denrée vitale, alors que chez nous, il y a trop de personnes stupides qui nettoient leur asphalte avec la ose, dans l’espoir que celle-ci pousse.


Pour le Québec

-       À défaut d’avoir accès à des produits frais à l’année longue et de pouvoir manger du parmesan délirant, des charcuteries divines ou du vinaigre balsamique vieilli (sans se ruiner, j'entends), au Québec, on peut manger à peu près de tout. Que ce soit de l’Indien, du Coréen, du Thaï, du Japonais, du Mexicain, du Créole, du Français, figurent au menu de nos restaurants tout un tas de cultures et de traditions. C’est une richesse dont on ne se rend pas toujours compte et dont on finit par s’ennuyer après quelques mois en Italie…

-       Au Québec, les méchants moustiques se contentent généralement d’attaquer les pauvres humains sans défense lorsque ceux-ci s’enfoncent dans la nature. En Italie, du moins en Émilie-Romagne, des sapristi de moustiques, il y en a en pleine ville. À la tonne. Et ils sont voraces. En plus, il n’y en a pas qu’une sorte, mais bien trois, toutes plus avides de sang les unes que les autres. Les triplettes se sont littéralement faites dévorer durant leur séjour ici, et ce, malgré les spray chasse-insectes, les fumigateurs, les chandelles à la citronnelle et tutti quanti. Bref, vive les moustiques québécois, qui ont compris que leur place était sur le bord d’un lac.

-       Pas de bidets au Québec, c’est bien dommage, par contre, nos toilettes sont plus confortables. Et, surtout, elles sont conçues de manière à ce que lorsqu’on fait caca, la cuve ne sera pas automatiquement sale. En Italie, dès qu’on fait un numéro deux, il faut sortir le récure-bol-de-toilette, parce qu’immanquablement, l’étron laissera une rebutante trace brunâtre dans le fond de la cuvette. C’est l’angle d’attaque qui n’est pas le bon on dirait. Et la profondeur de la cuve versus la quantité d’eau qui s’y trouve. En tout cas, ça fait chier. (David L., celle-là, elle était pour toi. Parce que tu sais qu’à mes yeux, toutes les occasions sont bonnes pour parler d’excréments.)

-       L’eau ne se paie pas. Je sais, j’ai dit tout à l’heure que c’était à l’avantage de l’Italie que l’eau soit payante puisque cela encourageait une consommation responsable. Mais laissez-moi le plaisir de me contredire un peu. Puis j’ajouterais ceci : en plus d’être gratuite, notre eau est d’une qualité hautement supérieure. Nulle besoin d’acheter des bouteilles d’eau en plastique au Québec, celle du robinet est tout aussi bonne.

-       Au Québec, plusieurs sont frustrés du fait que les taxes municipales augmentent sans cesse. Mais on doit se consoler parce qu’au moins, il semble qu’elles servent à quelque chose. À l’inverse, en Italie, je me demande parfois où va l’argent de ces taxes… Deux exemples : chez nous, les trottoirs sont des infrastructures municipales construites et entretenues par les villes. Ils sont uniformes et sécuritaires. À l’inverse, en Italie, l’espace qui sert au déplacement des piétons et qui est situé entre la rue et le terrain des particuliers relève de la responsabilité desdits particuliers. Il en revient à eux d’aménager cette zone et d’en prendre soin. Les mieux nantis et les plus consciencieux font construire devant chez eux un trottoir digne de ce nom, généralement en pierres. Les autres s’en foutent et laissent la roche et la mauvaise herbe entraver le passage des piétons. Côté sécurité, c’est pas super et côté « plan d’urbanisme », c’est carrément nul. 

      Autre exemple : le coût de la collecte des déchets, du recyclage et du compost est entièrement assumé par les citoyens et il en revient à eux d’engager une compagnie de ramassage. On peut se plaindre longtemps du maire Labeaume et de sa mauvaise gestion du Poubelle Gate, mais au moins, à la base, chez nous, le service est fourni…

-       Pour l’instant, au Québec, nous avons la chance de bénéficier de plusieurs subventions et crédits d’impôts pour les enfants, ce qui donne un sursis aux jeunes familles à faibles revenus (dont nous faisons partie, eh oui). Je dis pour l’instant, car la cure minceur que le gouvernement fait subir à la majorité des programmes sociaux depuis plusieurs mois laisse présager qu’un jour ou l’autre, ces subventions subiront elles aussi des coupures. 

     Toujours est-il que pour le moment, nous pouvons nous targuer de vivre dans une province qui soutient les parents afin qu’ils puissent fournir à leurs enfants le meilleur environnement possible. L’Italie n’a pas une tradition sociale-démocrate comme celle de la France et, par la bande, comme la nôtre. Bref, quand je dis aux gens d’ici ce que nous recevons comme montant mensuel pour nous aider à payer les factures relatives aux enfants, ils n’en reviennent tout simplement pas…


Pour terminer, je dirais que tant en Italie qu’au Québec, en ce moment, on coupe dans la culture et dans l’éducation, dans le but de redresser l’économie, d’alléger la dette nationale et de satisfaire les critères des banquiers. La rigueur budgétaire, communément appelée « austérité », fait des ravages partout en Occident. Peu importe le continent, on met à mal la démocratie, on déshumanise les rapports entre l’État et les citoyens, on prend aux pauvres pour donner aux riches et on nourrit le cynisme des masses. Bref, ce n’est pas en fonction du critère politique que nous devrons prendre notre décision, à savoir si nous préférons l’Italie ou le Québec, parce que si tel était le cas, le résultat, ce serait qu’on se construirait une cabane dans le fond d’un bois et qu’on débarquerait volontairement du système… Cependant, avant de s'enfoncer dans les bois, on prendrait la peine de faire une réserve de vins italiens.

                                                       

                                                            

mardi 30 juin 2015

Une île au milieu de l'Atlantique




            La vie est un grand dilemme : faire une chose ou son contraire, dire oui ou non, partir ou rester, essayer de se battre ou se laisser abattre. Opter pour un objet plutôt qu’un autre, c’est faire le deuil de ce dernier, assumer que notre existence se poursuivra sans lui. Pour plusieurs personnes (une majorité ?), faire des choix est une épreuve difficile pour cette exacte raison : elles ont de la difficulté à accepter qu’on ne puisse pas avoir le beurre et l’argent du beurre, comme le dit le vieux dicton de maman qui a toujours raison et qui fait donc chier. J’ignore si le syndrome du « j’ai-peur-de-tout-rater-de-me-tromper-de-prendre-la-mauvaise-décision-et-de-passer-à-côté-d’une-grande-occasion » est typique de notre époque, nourri entre autres par les réseaux sociaux et autres applications disponibles sur nos téléphones intelligents, mais je l’observe fréquemment – chez moi la première.


J’ai peur de choisir. Une fois que le choix est fait, je l’assume généralement très bien ; je ne suis pas du genre à entretenir des tonnes de regrets. Ce n’est donc pas le « après » qui me pose problème, mais le « avant ». Les périodes précédant une prise de décisions en sont de grandes angoisses. Comme il nous faut faire des choix au quotidien, nul besoin de préciser que je vis perpétuellement dans une forme ou une autre d’anxiété…

Objectivement, je trouve moi-même cette peur ridicule, mais je n’y peux rien, elle est plus forte que moi et revient sans cesse. Comme n’importe quelle autre peur. Me demander d’arrêter d’angoisser au sujet du futur serait comme me demander d’arrêter d’avoir le vertige. J’aimerais ne pas craindre les hauteurs tout comme j’aimerais ne pas avoir le cerveau qui s’englue dans les scénarios catastrophes et les questionnements inutiles par rapport à demain et à la journée suivante, toutefois, à part vivre sous hypnose pour le reste de mes jours, j’ignore comment je pourrais bien y parvenir. 

Il y a deux mois environ, je suis allée chez l’ostéopathe et à la fin du traitement, elle m’avait dit un truc du genre : « C’est comme si une partie de ton corps allait dans une direction et que l’autre partie tirait en sens opposé. » Même mon corps vit le dilemme, le supporte, le métabolise, l’exprime. Bref, je suis loin de la zénitude.

Un de mes plus grands déchirements est de nature continentale : avec F., nous ignorons sur quel continent nous avons envie de nous établir. Nous sommes littéralement divisés entre le Québec et l’Italie, constamment en train de trouver des raisons pour nous établir d’un côté ou de l’autre de l'océan, contredisant nous-mêmes nos propres arguments chaque deux semaines. Nous savons pertinemment qu’il n’existe pas d’endroit parfait, que le pays idéal est, par définition, inaccessible ; nous désirons simplement poser nos pénates dans le lieu qui nous convienne le mieux, qui nous ressemble le plus. Comment prévoir où nous serons le plus heureux – ou le moins malheureux ? (Je n’aime pas trop les concepts de bonheur/malheur, mais je ne trouve pas de meilleurs termes pour expliquer l’idée.) Notre réflexion à ce sujet est un long combat entre la tête et le cœur. Car bien souvent, ce que nous dit la première entre en totale contradiction avec ce que réclame le second.

Il y a des jours où je me dis qu’il serait plus simple d’aller nous installer dans une tierce contrée : déjouer l’équation en ajoutant une variable tout à fait imprévisible. Du type déménager au Costa Rica, aller faire de l’aide humanitaire au Burkina Faso ou prendre un billet aller simple pour l’Australie. Ce dont je rêve, en fait, c’est d’une île au beau milieu de l’Atlantique, à équidistance entre Carpi et Lévis. Il me semble que seul ce paradis invisible sur les cartes nous permettrait d’atteindre l’équilibre véritable entre espoir et réalité, avenir et passé, ici et là-bas.


Peut-être me faudrait-il appliquer cette méthode à tous les dilemmes auxquels je suis confrontée : pâte ou pizza ? Omelette. Gauche ou droite ? Devant. Rose ou bleu ? Jaune. Contourner la peur de se tromper en empruntant un chemin qui n’apparaissait même pas dans les plans.




lundi 26 août 2013

L'essoufflement

J’ai réalisé il y a quelques temps que pour aller mieux, il me faudrait revisiter certains moments douloureux des deux dernières années, afin de me réconcilier avec eux et de prendre le dessus sur les sentiments qu’ils avaient provoqués. Les derniers 24 mois de mon existence ont été hauts en rebondissements. J’ai vécu

un déménagement outremer, j’ai tout laissé derrière moi pour aller vivre dans un pays dont je connaissais peu la langue et où je n’avais d’autres amis que mon chum, j’ai pris mon permis de conduire dans ce pays où les gens conduisent en fou, j’ai écrit mon deuxième livre, j’ai appris que j’étais enceinte, j’ai eu un premier trimestre de grossesse très désagréable incluant beaucoup de fatigue et des maux de cœur en continu, j’ai su que je ne portais non pas un, mais bien trois bébés, j’ai dû réorganiser ma vie en quelques semaines à peine, je me suis à nouveau tapé un déménagement outremer, j’ai dû repartir à zéro dans ce Québec que je croyais avoir quitté pour beaucoup plus longtemps, avec F., on a emménagé chez ma mère qui nous avait offert de nous accueillir pour la première année avec les petites, on a dû trouver un job à mon chum, une voiture assez grande pour trois poupons et leurs sièges auto, j’ai été mise au repos forcé à 5 mois de grossesse et c’est dans la position semi-couchée que j’ai terminé l’écriture de « Point d’équilibre », on m’a hospitalisée à 26 semaines de gestation et 3 jours parce que j’étais déjà dilatée à 2 centimètres, 5 jours plus tard, je subissais une césarienne d’urgence car mes bébés avaient décidé qu'il était temps de sortir, j’ai passé deux jours de plus à l’hôpital et mes bébés, 4 mois, j’ai fait l’aller-retour entre la maison et l’hôpital (50 km) pratiquement tous les jours pendant ces 4 mois, durant lesquels je me suis aussi tapé des complications liées à la césarienne (ma plaie saignait sans cesse pendant 10 jours et je devais porter des serviettes sanitaires À L’AVANT de ma petite culotte), un énorme rhume, une otite et un poignet fracturé pour lequel il a fallu qu’on m’opère et qu’on m’immobilise pendant deux mois, à la suite de quoi mes filles sont finalement rentrées à la maison, on donnait 18 biberons par jour et on changeait tout autant sinon plus de couches, on devait réveiller les demoiselles la nuit pour les faire boire afin qu’elles engraissent davantage, on les gavait de médicaments, on stérilisait des biberons et nettoyait des cache-couches, on dormait par terre dans leur chambre car on avait un concentrateur d’oxygène à la maison qui faisait un bruit infernal, on s’assurait que Béatrice avait toujours sa lunette d’oxygène dans le nez, on branchait Béatrice sur une bombonne quand on voulait aller prendre une marche avec les bébés ou qu’il fallait se rendre à l’un de nos nombreux rendez-vous (au moins un par semaine les premiers mois – pneumologue, pédiatre, néonatalogistes, infirmière du CLSC, etc.), puis après à peine un mois à la maison, Béatrice a contracté une pneumonie pour laquelle elle a été hospitalisée un week-end, de nouveau de retour à la maison, son état s’est dégradé – elle avait attrapé la coqueluche, soit la pire maladie infantile qu’un enfant prématuré de son âge pouvait attraper –, on dormait toujours par terre dans la chambre des petites, mais avec un œil à moitié ouvert car Béatrice se tapait d’incroyables quintes de toux qui nous faisaient craindre le pire, et voilà, le pire est arrivé, ou presque, Béatrice a cessé de respirer, heureusement, elle était branchée sur un saturomètre qui s’est mis à sonner pour nous aviser que quelque chose n’allait pas avec elle, elle a commencé à devenir bleue, elle était inerte, on a tenté de la stimuler mais rien n’y faisait, j’ai couru à l’étage pour réveiller G., mon beau-père ambulancier, il a titubé jusqu’au sous-sol et a fait des manœuvres pour la réanimer, elle est revenue à elle, nous tremblions, il était 3 heures du matin, mon chum et G. l’ont amenée à l’urgence, moi, je suis restée avec les deux autres, je n’arrivais pas à dormir, j’étais terriblement inquiète, la nuit suivante, je trouvais qu’Alice n’allait pas très bien alors je l’ai branchée sur le saturomètre de sa sœur, qui a sonné trois fois durant la nuit car elle faisait des bradycardies, j’ai donc décidé de l’amener à l’hôpital elle aussi, finalement, ce soir-là, la pédiatre m’a appelée pour me dire « Amenez donc Léa aussi, tant qu’à faire, mieux vaut être prudents », je me suis rendue à l’hosto avec Léa, ils avaient préparé une chambre juste pour nous, ils avaient même prévu des lits pour F. et moi, car ils savaient qu’on passerait beaucoup de temps-là, qu’on ne se remettait pas de la coqueluche en seulement quelques jours, en bout de ligne, on a fait du camping à l’hôpital pendant deux semaines, on dormait là, mangeait là, on s’était même acheté un frigo portatif pour mettre nos réserves de nourriture, j’en profitais pour vendre des copies de mon nouveau livre tout frais sorti des presses aux infirmières, je me suis pris un congé de 24 heures pour monter à Montréal faire le lancement dudit livre, j’avais les yeux qui fermaient tout seuls, le demi-verre de vin que j’avais bu m’avait complètement amortie, quand l’épisode de la coqueluche s’est terminé, on est rentrés à la maison avec notre petite famille, plus épuisés que jamais, et on ne savait pas que l’enfer ne faisait que commencer, par la suite, c’est la bronchiolite qui s’est invitée chez nous, il a fallu de nouveau hospitaliser tout le monde, pour 8 jours cette fois-là, et si nous sommes restés plus d’une semaine, c’était surtout pour essayer de trouver une solution avec les médecins à notre problème le plus majeur, c’est-à-dire les biberons, car nos filles ne buvaient presque pas, après deux onces, elles rejetaient leurs biberons, alors on avait développé toutes sortes de trucs pour leur faire avaler plus de lait, soit les faire boire en marchant ou en faisant des flexions des jambes, ou les endormir pour les faire boire alors qu’elles étaient inconscientes de le faire, or, les trucs ont fini par ne plus fonctionner et tout ce que ça donnait, c’est que les trois bébés nous pétaient des crises car elles ne voulaient rien savoir de la tétine qu’on leur mettait de force dans la bouche, c’est un des pires sentiments que j’ai vécus, celui d’agir contre la volonté de mon bébé, et contre la mienne, simplement parce que les médecins nous disaient « c’est bon pour elles », mais ce n’était pas vrai, ce n’était bon pour personne, et à un certain point, F. et moi avons été assez lucides pour le comprendre, alors on s’est dit « ça suffit, à partir d’aujourd’hui, nos bébés, on les écoute, et fuck les médecins », on a commencé la bouffe solide alors qu’elles avaient 3 mois et demi d’âge corrigé, c’était tôt, mais c’était clair que c’était la meilleure chose à faire, que nos filles préféraient de loin la nourriture à ce maudit lait en poudre qui puait les médicaments, alors j’ai commencé à faire des purées, à cuisiner comme une défoncée pour que mes filles mangent ce qu’il y avait de meilleur, puis Noël est arrivé, puis j’ai appris que j’avais obtenu la bourse que j’avais demandée au Conseil des Arts et des Lettres du Québec et qu’il me faudrait donc écrire un roman de 300 pages au cours de l’année 2013, comme les filles allaient mieux, entre autres parce qu’une fois par mois, on les amenait au CLSC pour recevoir une dose de Synagis (des anticorps contre la bibitte causant le VRS, qui fait des ravages chez les prématurés), c’est moi qui me suis mise à aller mal, j’étais vidée, l’hiver était interminable, on sortait très peu, sauf pour les visites chez le pneumologue ou le pédiatre, je manquais de lumière, j’avais des vertiges, des palpitations, de l’arythmie, je me sentais tellement stressée que j’en ai même vomi à deux reprises, jamais ça ne m’était arrivé, j’ai fini par aller consulter au sans rendez-vous, j’ai explosé en sanglots dans le bureau du médecin, qui a été d’une grande gentillesse et qui a simplement conclu que j’étais épuisée, sans être dépressive ou quoi que ce soit d’autre, juste brûlée, elle m’a prescrit des Omega 3, des prises de sang et un ECG pour être certaine que mon arythmie ne cachait rien de grave, et elle m’a souhaité bon courage, j’ai passé les test nécessaires, alors que j’étais en plein déménagement, car F. et moi avions décidé qu’il était temps pour nous de quitter la maison de ma mère pour enfin avoir un espace à nous, une semaine après avoir fait l’ECG, mon médecin de famille m’a appelée pour me dire que les résultats révélaient quelque chose d’anormal, « soit que c’est congénital et que ce n’est pas grave, soit que ça nous indique que tu as fait un infarctus », une crise cardiaque sans le savoir, voilà ce qu’on venait de m’annoncer que j’avais peut-être eu, il n’en fallait pas plus pour faire grimper mon taux de stress à des niveaux inégalés, je passais mon temps à me demander « mais quand est-ce que j’aurais bien pu faire cette maudite crise cardiaque ? », je me sentais de plus en plus mal, mon problème s’était amplifié au lieu de s’améliorer, je me suis mise à faire de l’insomnie, trop inquiète et trop occupée à écouter les battements anormaux de mon cœur, au beau milieu d’une séance de non sommeil, découragée, j’ai fini par me rendre à l’urgence, il était 2 heures du matin, je n’en pouvais plus, je voulais comprendre ce que j’avais et je ne pouvais pas attendre de voir le cardiologue avec qui j’aurais un rendez-vous deux mois plus tard si j’étais chanceuse, on m’a admise à l’urgence car mon ECG était effectivement anormal, on m’a fait passer une panoplie de tests sanguins, une radiographie des poumons, une échographie cardiaque, on m’a gardée pendant 18 heures pour finalement me dire qu’on savait ce que j’avais mais qu’on ne comprenait pas pourquoi je l’avais, le cardiologue voulait me revoir en clinique pour un test à l’effort et il désirait me monitorer pendant une journée complète afin de mieux comprendre les agissements de mon pauvre petit cœur, il a fini par conclure que je souffrais du dysautonomie des systèmes sympathiques et parasympathiques, bref, le parasympathique qui intervient normalement le soir pour faire en sorte qu’on s’endorme et que notre pouls ralentisse, dans mon cas, il intervenait à tout moment dans la journée et me faisait sentir comme si j’étais sur le point de m’évanouir, ce genre de réactions, les médecins se l’expliquent mal, mais moi, je sais très bien pourquoi mon corps faisait ainsi, il me disait juste à sa manière « Mélissa, va te coucher, maintenant, TOUT DE SUITE, je t’en supplie », mais je ne l’écoutais pas, car je ne pouvais pas, je rêvais juste d’aller une semaine dans le Sud, de dormir au soleil, de faire le plein de vitamine D et de recharger mes batteries, mais c’était impossible, car j’avais trois petites filles de qui prendre soin, et un mari qui lui aussi commençait à manquer dangereusement d’énergie, qui ne serait bientôt plus capable de garder le fort comme il le faisait depuis déjà plusieurs mois, je voulais tellement aller mieux que j’en faisais de l’angoisse, et voilà, paraît-il que j’aurais même expérimenté des crises de panique, toujours sans le savoir, je n’avais pas le temps de m’en rendre compte, pas le temps de réaliser que je n’avais jamais été aussi près du fond du puits, parce que je devais faire la vaisselle, passer la mope pour la troisième fois de la journée, plier les 4 brassées de linges qui traînaient dans la chambre depuis trois jours, faire le dîner, donner la collation, faire le souper, écrire ce putain de livre de 300 pages, non mais quelle idée j’ai eue de demander une bourse pour écrire alors que j’avais des triplées d’à peine un an à la maison, mais en même temps, une chance, une chance que j’ai eu cette bourse, que j’ai écrit, car bien que ce fut un stress supplémentaire, ce fut également une échappatoire, une bouée de sauvetage, un projet auquel j’ai pu m’accrocher pour me sentir vivante, me sentir autre chose qu’une femme en décomposition, dépossédée d’elle-même, et l’été est arrivé, avec ses promesses de beau temps tenues à moitié, sa visite italienne qui débarquait à Lévis pour un mois et demi, ses sorties, ses vacances pas si reposantes que ça, et l’été tire presque à sa fin, et la vie continue, et je dis que je vais mieux, et c’est vrai, mais n’empêche, quand je regarde derrière moi, je me dis aussi que j’ai raison d’être essoufflée

que j’ai raison d’écrire sans mettre de points entre les phrases










jeudi 7 juin 2012

La terre qui tremble


Les temps ont changé. La terre a tremblé. Ma vie ne sera plus jamais la même.

J’ai fait un lapsus en rédigeant cette phrase : j’ai écrit la « mienne » plutôt que la « même ». Ma vie ne sera plus jamais la mienne. Parce que je suis une maman. La mère de trois merveilleuses petites filles pleines de courage et de vigueur. Mon unique priorité dorénavant est de m’assurer qu’elles soient bien, qu’elles aient tout ce qui leur faut pour guérir, grandir, devenir des petites humaines surprenantes.

Quand j’étais enceinte, j’en avais l’impression, maintenant, j’en possède la conviction : Léa, Alice et Béatrice vont changer le monde. Elles ont d’abord changé le mien, puis, bientôt, elles changeront le vôtre. Elles sont venues ici parce qu’elles avaient de grandes choses à accomplir. Entourées des autres enfants de leur génération, elles se chargeront de modifier le cours de l’histoire, de mettre fin à notre torpeur, de faire avancer les causes les plus nobles. De réaliser les rêves que nous mijotons depuis si longtemps mais auxquels nous n’avons jamais eu la force de donner vie.

Tous s’entendent pour dire qu’il se passe quelque chose d’extraordinaire au Québec en ce moment – extraordinaire dans le sens de « en dehors de l’ordinaire ». Nous assistons au réveil d’un peuple qui trop longtemps s’est laissé endormir par les discours politiques et autres puissants somnifères. La jeunesse a envahi les rues et crié au visage de ses aînés leurs quatre vérités. Plusieurs, beaucoup moins jeunes, ont emboîté le pas et choisi de militer auprès de leurs enfants. Un incroyable élan de solidarité s’est emparé des citoyens, des voisins individualistes à qui nous n’avions jamais parlé auparavant, des quidams les moins politisés. Les gens descendent ensemble dans la rue pour faire valoir une cause commune. Nous semblons redécouvrir peu à peu le sens des mots bien commun et projet de société.

C’est dans ce contexte effervescent que j’ai donné naissance à mes triplettes. Et à une échelle plus personnelle, j’ai pu remarquer à quel point les gens peuvent être généreux, solidaires et dévoués. J’ai reçu des dizaines et des dizaines de mots d’encouragement, des dons en argent, des sacs de vêtements, des jouets, divers articles pour bébés, la plupart du temps de la part de personnes que je connaissais peu ou prou. Des inconnus ont fait preuve d’une incroyable grandeur d’âme à mon égard. Beaucoup se sont laissés toucher par mon histoire. Émus, ils ont voulu y contribuer, par de petits gestes, de sincères paroles. Jamais je n’aurais pensé qu’une naissance pouvait soulever autant d’enthousiasme et déclencher de si belles vagues de bonté. Par les réactions que leur venue a provoquées, déjà, Léa, Alice et Béatrice ont à mes yeux changé le monde ou, du moins, l’opinion que j’avais de celui-ci.

Le monde change, oui. Il bouge. Au propre comme au figuré. En Italie en ce moment, il vibre sans cesse. Sous les pieds apeurés la terre se meut. Le paysage se refaçonne et fait frémir un peuple désemparé devant la force inexpugnable de la nature. La ville d’origine du père de mes enfants est présentement « zone rouge ». C’est l’état d’alerte. Le centre historique est fermé depuis des semaines, devant la menace d’écroulement de certains buildings – dont certains datent de l’époque médiévale. Si j’étais restée en Italie comme prévu, je serais probablement en train d’accoucher en pleine nature en ce moment, car l’hôpital de Carpi a été fermé et les patients ont été placés dans des tentes dans le parc adjacent. Les grands-parents des triplettes, qui ne peuvent rien faire d’autre qu’espérer que les secousses s’estompent et que le calme revienne, passent leur journée à attendre que le temps s’écoule et qu’arrive le moment de leur départ pour le Québec, où ils viendront en août prochain. Ils regardent les photos de leurs petites-filles et cela leur procure le courage nécessaire pour passer au travers de cette épreuve. Léa, Alice et Béatrice, petites porteuses d’espoir. Visages inspirants, moues apaisantes, regards déterminés.

La terre tremble. Le monde change. L’avenir est incertain et le présent, confus. Dans tout ce chaos, les enfants sont la seule certitude que nous puissions avoir. Grâce à eux, nous gagnerons. La vie aura raison, et tout ce qui tente de la ternir, de l’ensevelir, de la briser, périra sous les armes des guerriers solidaires.