lundi 15 septembre 2014

Les parents-bacon



Tout le monde aime le bacon (même les végétaliens, qui se rabattent sur des succédanés faits à base de soya). C’est gras, c’est salé, ça réunit tout ce qu’il y a de plus mauvais pour la santé, et c’est justement pour cette raison qu’on trouve ça si bon. Quand on devient parent, on finit par apprécier ça un peu moins. Parce que le bacon se transforme alors en synonyme de crise incontrôlable.

On dit effectivement des enfants mécontents qui se couchent sur le sol en battant des bras et des jambes, tout en hurlant, qu’« ils font le bacon » – comme s’ils frétillaient dans une poêle bien chaude.

Hier, F. et moi avons eu droit au triple bacon. Nos triplées de deux-ans-presque-et-demi ont décidé qu’elles pétaient les plombs, les trois en même temps. Catastrophe.

Après une matinée dans un verger, où nous avions cueilli des pommes, flatté des chèvres et joué à cache-cache, nous avions décidé d’emmener notre ribambelle dîner chez McDonald’s (oui, oui, nous sommes de mauvais parents au point où nous faisons parfois manger à nos enfants des croquettes de poulet faites à partir d’une substance rosâtre s’apparentant à tout sauf à de la viande), et pour nous récompenser de vouloir leur faire plaisir, elles se sont étalées de tout leur long sur le plancher du restaurant. Qui était plein, bien évidemment.

Tous les yeux étaient tournés vers nous. Chaque individu présent sur place avait l’air de se demander « Comment ces deux parents vont-ils gérer la chose ? » Dans le regard de certains, j’ai cru pouvoir lire l’envie de nous voir exploser à notre tour. Je suis convaincue que secrètement, plusieurs personnes souhaitaient nous voir perdre le contrôle et gueuler comme des perdus contre nos enfants pas sortables. Malheureusement pour eux, ce n’est pas ce qui est arrivé. Nous avons plutôt dignement pris nos cliques et nos claques, sans élever la voix ou la main. Nous avons calmement rembarqué la marmaille dans la minivan, tout en soulignant que c’était la dernière fois avant un méchant bout de temps qu’elles mettaient les pieds dans un McDo.

Par contre, une fois les portes coulissantes de la voiture refermées, je ne vous dis pas que je ne les ai pas engueulées comme des McFilets de poisson pourris, ces enfants qui m’ont donné honte comme jamais dans ma vie. Je leur ai inutilement mentionné que plus jamais nous ne referions d’activités avec elles, tant et aussi longtemps qu’elles n’auraient pas l’argent pour se les payer elles-mêmes, leurs maudites sorties. Bien évidemment, je ne parviendrai jamais à tenir cette promesse en l’air. Dès la semaine prochaine, nous risquons de nous faire avoir de nouveau en les traînant aux Galeries de la Capitale ou dans je ne sais plus quel autre endroit si attrayant pour les jeunes familles. Parce que lesdites jeunes familles sont les premières victimes de la fameuse société des loisirs.

On aime nous laisser croire que si nous n’amenons jamais nos enfants au parc d’attractions, au musée, au cinéma, aux quilles, dans les festivals, au zoo, à d’Arbre en Arbre, au Village-Vacances-Valcartier-où-une-journée-ce-n’est-pas-assez, les pauvres seront malheureux et auront probablement besoin d’une psychanalyse rendus à l’âge adulte.

Mon chum et moi, nous sommes les premiers à courir les festivités, à vouloir inscrire nos enfants à des cours et à leur faire voir du pays. Hyperactifs de nature, nous avons de la difficulté à tenir en place et malgré la fatigue, nous sommes incapables de nous retenir de virailler sans cesse à droite et à gauche. Comme si c’était notre manière de prouver que le fait d’avoir eu des triplées ne nous empêchait pas de vivre. « C’est pas trois bambins au prise avec leur terrible two qui vont nous ralentir ». Des fois, je nous trouve cool de penser ainsi. Puis d’autres fois, je nous trouve cons en sapristi.

Impossible de nous arrêter deux minutes. Finalement, le bacon, c’est nous autres. Deux belles tranches bien grasses qui sautillent à qui mieux-mieux.

Il y a bien des fins de semaine où nous nous disons « Bon, aujourd’hui, d’la marde, on prend ça relaxe. » C’est exactement dans ces moments-là qu’on finit par en faire le plus. Sous prétexte que nous sommes restés en pyjamas tout l’avant-midi, nous avons l’impression d’avoir paressé ; en vérité, nous avons plutôt profité de ce trou dans notre horaire pour passer la balayeuse à la grandeur de la maison, ranger la salle de jeux, préparer les repas pour les trois jours suivants, nettoyer la salle bains et plier quatre brassées de linge. Le seul instant où nous nous sommes véritablement arrêtés, c’était pour aller aux toilettes – parce que deux bols de café, ça vous rend les intestins productifs.

Peut-être qu’en faisant le triple bacon hier, nos filles tentaient simplement de nous envoyer un message ? « Hey, les parents, calmez-vous donc le pompon ! Pourquoi on irait pas dîner tranquille à la maison à la place ? On passe notre temps à courailler, me semble qu’on serait dus pour décompresser. »

En bout de ligne, nous avons mangé un humble restant de pâtes et joué à Monsieur Patate une partie de l’après-midi. Et si c’était ça, au final, une vie de famille épanouie ?






mardi 2 septembre 2014

Ceci n'est pas un blogue de bouffe



Ceux qui me connaissent le savent : j’adore manger. Et manger bien. J’adore cuisiner aussi. Je peux sans problème passer une journée derrière les fourneaux. Voire deux ou trois, quand vient le temps de faire des réserves à l’automne, par exemple. J’ai cette passion pour la nourriture depuis toujours. Elle me vient de mon père, qui l’a lui même héritée de ma grand-mère. Je parle beaucoup de bouffe – particulièrement quand je suis déjà en train de manger. J’en parle aussi beaucoup dans mes livres, surtout dans L’angoisse du poisson rouge (vous pourrez aller vérifier par vous-mêmes dès demain, puisqu’il sortira enfin en librairies ! En attendant, je vous sers un extrait tiré du chapitre qui s’intitule, justement, L’eau à la bouche).

« [Sergio] passait ses journées à mimer le geste de tartiner de la marmellata sur un bout de pain à peine sorti du four, à s’imaginer des casseroles pleines de ragù, à caresser des prosciutti imaginaires. Sa mère faisait de si bonnes frittate, et que dire de ses gnocco fritto, sans parler de ses fameux spaghetti alle vongole ; impossible pour Sergio de désigner ce qu’il préférait entre tous ces plats et ce qu’il avait le plus hâte de manger à nouveau.

Trop de choses lui avaient manqué dans les dernières années pour qu’il soit en mesure de désirer l’une d’elles en particulier. Il les voulait toutes. » (L’angoisse du poisson rouge, p. 231)


Le rapport qu’on entretient avec la nourriture en dit beaucoup sur ce qu’on est, je crois. (Je n’aurais jamais sorti avec un gars capricieux qui n’aime pas le fromage de chèvre, qui déteste les fruits de mer et qui hait les olives. J’aurais été trop malheureuse avec lui, c’est sûr.) Oui, j’attache beaucoup d’importance à ce genre de détails. Parce que ça révèle autre chose. Tout comme l’explosion de blogues à vocation culinaire, la multiplication de sites de recettes, et l’apparition incessante d’images de bouffe dans mes fils d’actualité sur les réseaux sociaux en disent très long sur notre société.

Je ne juge absolument pas ceux qui fréquentent ces blogues, entretiennent ces sites ou participent à la prolifération du food porn. Je comprends très bien pourquoi et comment on peut devenir foodie – j’en suis probablement une qui ne s’assume pas ! J’ai plusieurs amis qui s’adonnent à la critique de restaurants dans leur temps libre ou qui partagent leurs coups de cœur culinaires avec leurs connaissances Facebook. Je les aime, ces amis. Et leurs recettes me font généralement baver. Mais cela n’empêche pas que je ressens un profond malaise face à notre comportement culinaire.

J’ai l’impression qu’on est tous rendus avec un trouble alimentaire compulsif.

C’est un trouble qui paraît bien, qui n’a pas l’apparence d’un problème et qui se défend facilement en société puisque ses symptômes sont plutôt « sympathiques » - incapacité de ne pas s’exclamer devant une assiette parfaitement montée aux couleurs appétissantes et au fumet ravissant, tendance maniaque à toujours bien présenter ses repas, mêmes ceux du mercredi soir avalés en tête à tête avec soi-même, difficulté à manger autre chose que des aliments bio ou du moins, locaux, problèmes digestifs liés à l’ingurgitation d’aliments de qualité moindre, palais capricieux qui ne prend plus aucun plaisir à se rendre dans des restaurants qui n’ont pas obtenu un minimum de 4 étoiles dans le Guide resto Voir, etc. Je souffre moi-même de tous ces maux. Cela m’embête au point où je refuse de me lancer dans la vague foodie à corps perdu, sans me poser de questions.

J’évite, autant que faire se peut, de publier des statuts ou des photos qui concernent tout ce qui rentre dans ma bouche ou dans celles de mes enfants. Je triche parfois à ma propre règle, emportée par l’exaltation du moment et la jubilation de mes papilles – j’ai triché hier, j’ai mis une photo de ma ratatouille sur Instragram, je la trouvais vraiment trop appétissante pis j’étais donc ben fière de la montrer à la terre entière. Mais pourquoi m’être imposée cette règle ? Pourquoi refuser de participer au party ? Parce que, je le répète, il y a quelque chose qui me rend profondément inconfortable dans toute cette histoire.

Quoi exactement ? Je l’ignore. Je réfléchis en même temps que j’écris. En fait, j’éprouve le même malaise vis-à-vis les photos de bouffe que celui que j’éprouve devant l’avalanche de selfie

Nous passons notre temps à nous mettre en scène sur les réseaux sociaux, à essayer de nous faire voir sous notre plus beau jour (moi la première, hein, faut pas croire que je suis au-dessus de tout ça), or, cette fictionnalisation de notre quotidien ne fait qu’altérer notre rapport à nous-mêmes et aux autres. Quelles relations peuvent encore prétendre être authentiques dans ce monde qui se construit à grands coups de tweet et d’événements Facebook ? Qu’espère-t-on se faire répondre lorsqu’on met en ligne un cliché de notre souper ? « Wow, Mélissa, t’es vraiment hot, ta ratatouille a l’air débile, tu dois vraiment être une personne extraordinaire pour avoir réussi à cuisiner une telle œuvre d’art » ? Clairement, ce que nous recherchons, c’est l’approbation d’autrui, et un peu beaucoup d’amour, aussi. On veut des like. On veut du feedback. On veut se sentir moins tu-seul.

Parce qu’il n’y a rien de plus triste qu’un repas engouffré en solitaire, sur le coin d’une table, entouré de son ordinateur portable et de son téléphone intelligent. Pourtant, on le fait tous. Parfois, souvent, tous les jours, ça dépend. Mais on le fait. Parce que notre mode de vie nous l’impose. Parce que ça ne se fait plus, on dirait, débarquer à l’improviste chez les gens, bouteille de vin à la main, et lancer : « J’étais toute seule ce soir, ça m’ennuyait ; n’y aurait-il pas une place pour moi à ta table ? » Peut-être que ça ne s’est jamais fait. Peut-être que j’ai une vision beaucoup trop romantique de ce que l’humain a jadis été. Mais en tout cas, je m’inquiète pas mal de ce qu’il est en train de devenir. Pis les photos de tartares sur Instagram, pis les selfie de nos grosses faces en train de se bourrer de tartare, j’imagine que c’est juste une image, une illustration parmi tant d’autres de ce en quoi nous sommes en train de nous transformer.

Des animaux tellement intelligents qu’ils sont capables de vous inventer cent manières de servir du poulet, toutes plus succulentes les unes que les autres, mais qui ignorent comment on tue une volaille et qui ne seraient pas prêts à tordre le cou de la bête eux-mêmes avant de pouvoir la dévorer.

À la fameuse question « L’œuf ou la poule ? », je réponds donc « le poulet ». C’est le poulet, le début de toute. Le jour où nous reprendrons contact avec ce qu’il y a dans notre assiette (contact qui ne passe pas par les réseaux sociaux, il va sans dire) et où nous serons en mesure de nommer la provenance exacte de chacun des aliments que nous mangeons, ce jour-là, oui, je pense que nous pourrons affirmer haut et fort que nous avons compris le sens de la vie.



lundi 18 août 2014

Les commissions, les toutous et tout ce qui ne va pas dans la sécheuse


Depuis que je suis mère, j’ai l’impression que ma vie se résume à une chose : faire des commissions.

Il y a quelques semaines, avec F., nous nous sommes rendu compte que lorsque nous n’étions pas en train de faire à manger, de nettoyer la nourriture qui s’était ramassée partout sauf dans la bouche de nos enfants, de passer le balai ou la mope, de laver la salle de bains, de partir une brassée, de plier une brassée, de tenter d’endormir notre progéniture insomniaque ou de nous endormir nous-mêmes (ça devient difficile, parfois, quand tu es trop fatigué, de trouver le sommeil), nous étions généralement en train de faire des commissions.

Il nous arrive bien une fois de temps en temps de faire autre chose – nous taper quelques épisodes de séries télé, lire un livre (à un rythme de 200 pages par mois, genre), faire une sortie au musée ou dans un autre endroit family-friendly –, mais ce sont des exceptions à la règle de notre quotidien : mange, torche, sors-faire-des-commissions.

Si seulement je pouvais vendre un million d’exemplaires du livre ayant pour titre ce qu’est devenue ma vie.

Va à l’épicerie, dépense 200$, retourne-y trois jours plus tard parce qu’il ne reste déjà ni fruits ni légumes, passe chez Jean-Coutu faire le plein d’eau de mer pour les nez bouchés et de serviettes sanitaires pour les femmes menstruées (tout en ayant une pensée pour le jour où vous serez quatre dans la maisonnée à devoir vous padder le fond de culotte), fais un détour par la SAQ parce que le vin est ton antidépresseur préféré, bifurque par le Comptoir des infortunés de la Rive Sud parce qu’il y a beaucoup plus mal pris que toi dans la vie et qu’à la vitesse à laquelle grandissent tes trois gamines, des sacs de vêtements à donner, tu en remplis toutes les deux semaines, va chez Sears acheter de nouveaux outfits parce que t’sais, maintenant que t’as tout donné ce qu’elles avaient, faut ben que tu leur trouves autre chose à porter, va à la quincaillerie pour acheter le bidule qui manque pour réparer la gogosse qui gosse, arrête faire le plein d’essence, bifurque par la lunetterie pour faire ajuster les lunettes de Léa l’intello (sérieux, c’est surprenant ce que peut faire un enfant de deux ans avec ses lunettes), rends-toi au bureau de poste pour récupérer le colis que le facteur n’a pas cru bon te remettre en main propre même si tu étais à la maison toute la journée (c’est sûr que quand on cogne à la porte pour savoir si les gens sont là, on a plus de chances d’obtenir une réponse), fais un bond chez Uniprix parce que c’est là que l’eau de mer est en spécial cette semaine (on est vraiment des maudits gros consommateurs d’eau de mer, ouais), traverse de l’autre côté du pont, file chez Costco et va remplir deux paniers de pots d’olives format géant (tes filles ont une étonnante dépendance aux olives), de pains, de deux-trois plats préparés (depuis que t’es mère, t’as la définition du homemade un peu plus large qu’avant), de couches, de vêtements, mais pas de livres parce que tu défends les librairies indépendantes, alors va encourager ta librairie préférée et achète des bouquins pour les petites et quelques romans pour toi, au passage, que tu mettras quinze ans à lire avec ta médiocre moyenne de 200 pages par mois.

Je vous ai épargné les sorties au dépanneur pour acheter du lait le lundi matin parce qu’évidemment, on oublie toujours de regarder la veille s’il nous en restera assez pour les céréales.

Bref, ma vie se résume pas mal à faire des commissions.

Quand on s’est mis à réfléchir au problème, avec F., on a dû faire un constat plutôt troublant : notre existence avait l’air de ça avant aussi, même sans enfants dans les parages. OK, nous allions plus souvent au cinéma, nous faisions davantage de bonnes bouffes entre amis et il nous arrivait de sortir dans un bar pour prendre un verre, cependant, le reste du temps, nous commissionnions. C’est donc dire que le mange-torche-sors-faire-des-commissions serait davantage le symptôme de notre société de consommation, de notre mode de vie de banlieue (mode de vie que plusieurs citadins adoptent sans pourtant habiter le territoire dit banlieusard) et de notre insatiable soif de toujours avoir plus, de toujours avoir mieux.

L’autre chose que j’ai remarquée depuis que je suis génitrice, c’est que beaucoup de personnes, pourvues d’intentions absolument louables, veulent faire de petits cadeaux à tes flos et ne savent souvent pas quoi leur offrir, alors elles leur achètent des toutous.

C’est mignon, les toutous, c’est attendrissant, les toutous. Toutoutefois, ça prend de la place en maudit. Pis ça ne sert pas à grand-chose – les enfants ont généralement un ou deux toutous préférés, les autres, ils s’en sacrent éperdument. C’est la triste réalité des toutous. Et cette réalité-là, elle est également symptomatique de notre société de consommation. Elle va de pair avec le mange-prie-sors-faire-des-commissions, puisqu’il faut bien aller quelque part pour se les procurer, ces maudits tas de mousse faits en Chine. Et qu’il faut bien aller quelque part pour s’en débarrasser (sans que les mômes ne s’en aperçoivent, car bien qu’ils aient une seule peluche qui leur tienne véritablement à cœur, ils deviennent soudainement amoureux des autres membres de la collection lorsqu’on menace de décimer celle-ci parce qu’on est écoeuré de faire des brassées de toutous chaque fois qu’un putain de virus rentre dans la maison).

On va se le dire, un toutou qui a tumblé dans la sécheuse, ça fait pitié. Pis nous aussi, des fois, on fait pitié, avec nos First World problems.






mercredi 30 juillet 2014

Les mois, l'angoisse et tout ce qui naît

Ça fera bientôt six mois que je n’ai pas écrit ici. Ma grossesse a duré ça, six mois. C’est dire qu’il peut s’en passer des choses dans un si court laps de temps. Que votre vie peut changer radicalement. Les six derniers mois n’ont pas été aussi intenses que ceux qui ont mené à la naissance de mes filles, mais pas loin. Au cours de cette période, j’ai dû changer d’existence à peu près cinq fois.

J’ai décroché un job, mon chum est retourné à son ancien boulot, les petites sont entrées dans une garderie en milieu familiale, elles ont attrapé tous les virus de la terre, ont été hospitalisées, F. et moi avons cru mourir de fatigue, on a décidé qu’on ne pouvait pas continuer ainsi, F. a de nouveau lâché son boulot et repris son rôle de papa au foyer, tandis que moi, je suis devenue la femme pourvoyeuse ; en plus de mon statut d’employée dans une entreprise, j’ai accumulé les petits contrats, les activités littéraires, j’ai terminé la révision de mon troisième livre, travaillé à sa publication prochaine, décroché un contrat télé (!), fait je ne sais plus combien d’allers-retours à Montréal, planifié avec mon Italien son retour aux études, préparé une demande de subvention pour mon quatrième livre, appris que celle-ci m’était accordée, sauté de joie, puis je me suis dit « voilà que tout sera encore à repenser ».

J’ai sincèrement l’impression de toujours être en train de repartir en neuf. Et ce n’est pas sans me déplaire.

Parmi les changements que j’entrevois au cours des prochaines semaines, il y a celui d’assurer une présence plus constante sur ce blogue. On dirait que j’ai toujours plus de facilité à le nourrir de manière assidue lorsque je suis en période de création. L’écriture appelle l’écriture. Ça tombe bien, j’aurai des tonnes de trucs à écrire cet automne. Mon nouveau roman, puis autres choses dont je ne peux pas encore parler.

La prochaine saison sera faste. Si tout va comme prévu, vous devriez me voir la face souvent. Et pas juste ici. Ceux qui ne l’aiment pas trop, cette face, auront au moins été prévenus.

Tout commencera le 3 septembre avec la sortie en librairies de L’angoisse du poisson rouge. D’ici là, les curieux pourront en lire le résumé officiel en cliquant drette là : http://lapeuplade.com/livres/langoisse-du-poisson-rouge/.

Je vous laisse à vos vacances et vous dis à très bientôt.






mercredi 12 février 2014

Paul Larocque, la Saint-Valentin et le duct tape

J’ai toujours quelque chose à dire. Sur à peu près tout. On me l’a déjà reproché d’ailleurs. « On sait bien, toi, t’as une opinion sur toute. » C’est plutôt positif, dans la vie, d’être capable de se forger une opinion à propos de plus ou moins n’importe quel sujet. Pourtant, ce n’était pas un compliment.

Je parle beaucoup, c’est vrai. Particulièrement quand je suis gênée ou mal à l’aise – oui, la logorrhée peut être un indice de gêne, croyez-moi. J’ai la jasette facile, un peu trop au goût de certains. Il faut dire que même moi, je me trouve fatigante à l’occasion. Il m’est plus d’une fois arrivé de revenir d’un souper entre amies en me demandant « Est-ce que j’ai trop parlé ce soir ? Est-ce que j’ai été assez à l’écoute ? » Je repassais alors dans ma tête les discussions qu’on avait tenues, en essayant de me rappeler si j’étais toujours celle qui les avait menées ou si j’avais su prendre mon trou à certains moments.

Ce n’est parce qu’on est exubérante qu’on n’a pas conscience des autres.

J’ai toujours quelque chose à dire. Pourtant, depuis quelques semaines, j’ai l’impression que peu importe ce que je raconterais, ce serait sans intérêt. Pour de la fiction, ça va, je continue à avoir des idées, mon cerveau bouillonne, j’ai d’ailleurs commencé à tracer l’ébauche de mon prochain projet d’écriture. Toutefois, pour le reste, je considère que je n’ai rien de signifiant à ajouter au discours ambiant déjà saturé d’interventions inutiles.

Saturée, moi aussi, je le suis.

J’en ai marre d’entendre des insanités dans les médias, d’écouter de faux experts me parler de concepts qu’ils prétendent maîtriser alors qu’ils n’ont qu’une connaissance partielle des faits, de lire les humeurs de tous ceux qui savent enligner plus de trois mots (presque sans faire de fautes de syntaxe), de voir défiler les commentaires au bas des chroniques insipides qui circulent sur les réseaux sociaux.

Je suis tannée de vivre dans un monde où la liberté d’expression a fait place au droit à la bêtise.

Nous vivons dans une société hypocrite qui aime bien se faire croire que toutes les opinions se valent, alors qu’il n’y a rien de plus faux. « Ses [sic] une ostie de bitche [sic], a mérite pas de vivre. Anywé [sic], ses [sic] toute [sic] des folles ! » n’équivaut en rien à une réplique du genre « Bien que je désapprouve son comportement condescendant, je comprends que ce qui motive ses gestes, c’est le désespoir et l’absolu besoin d’être aimée. »

Je crois avoir déjà écrit à ce sujet. Je me répète. Ce doit être l’âge, additionné au fait que la situation ne s’améliore pas avec le temps, au contraire. Il semble y avoir de plus en plus d’espace sur la place publique pour les journalistes indécents de l’école paullarocqueste (« Ça fait quoi, madame, d’avoir tout perdu ? »), pour les vox populi dépourvus de contenu (« Et vous, que pensez-vous du froid ? Pis du trafic ? Pis de la Saint-Valentin ? Pis tant qu’à faire, croyez-vous qu’on serait mieux de choisir une autre journée pour la fête des amoureux, vu qui fait frette en ‘baslaque le 14 février ? »), pour les témoignages sensationnalistes (« Je comprends pas pourquoi c’est faire que y’a fait ça, c’était un bon gars pourtant, y les aimait, ses filles », dixit le voisin du cousin de la demi-sœur du beau-frère de celui qui vient de tuer ses deux enfants parce qu’il n’acceptait pas que son ex se soit recaser avec un plus jeune.)

On vit dans un beau monde de paroles vaines et d’images tordues.

À moi, souvent, ça m’enlève l’envie de la prendre, la parole. J’en viens à me demander si ce que j’aurais à ajouter est nécessaire, ou si ça ne ferait que nourrir l’impertinence générale. Il y a des jours où j’ai l’impression que mes idées pourraient faire avancer les choses, tranquillement. D’autres où j’ai juste envie de m’acheter une grosse roulette de duct tape chez Canadian Tire, de me l’enrouler au complet autour de la face, puis de me la fermer à jamais.


Certes, j’aurais les mains encore libres, donc je pourrais continuer d’écrire. Mais je m’assurerais de ne produire que des histoires inventées. Des mondes imaginaires où les mots ont encore une valeur.




jeudi 9 janvier 2014

Éloge de l'indignité

J’ai survécu au temps des Fêtes. Je retrouve maintenant le calme de la routine et la prévisibilité du quotidien avec un plaisir qui m’étonne moi-même. En fait, c’est une toute nouvelle routine qui s’entame pour ma famille et moi, puisque lundi le 6 janvier, F. commençait un nouveau boulot à temps plein (en vérité, il est retourné à l’endroit où il a travaillé en 2012 lorsque nous sommes revenus d’Italie) et les triplettes débutaient officiellement la garderie. Du gros changement.

Mes heures de sommeil ont drastiquement diminué. Pourtant, je ne me suis pas sentie aussi en forme depuis vraiment très longtemps.

F. et moi nous levons à 5h15, réveillons les petites 20 minutes plus tard, après nous être préparés et avoir chauffé l’eau pour le thé. Dans les rues comme dans la maison, il fait nuit. Nous devons nous activer malgré la noirceur, faire croire aux enfants que le jour viendra. Les convaincre que cette journée en sera une bonne. À 6h30, tout le monde embarque dans la voiture. Je joue les taxiwoman et vais déposer papa au travail ainsi que les bébés à la garderie, ce après quoi je reviens à la maison pour commencer ma propre journée. Tâches ménagères, courriels, lecture, écriture, préparation de nombreux projets. Je ne vois pas le temps passer.

Et je me sens comme il y avait longtemps que je ne m’étais pas sentie : bien. Juste bien.

Je me sens libre.

Après deux années entièrement dédiées à ma grossesse, à mes bébés hospitalisés, à mes poupons enfin à la maison, à mes petites, aux soins qu’elles nécessitaient, voilà que j’ai enfin du temps pour moi. Huit heures par jour, cinq jours par semaine, je me sens en vacances. Je pense à mes filles, bien sûr, mais je ne m’ennuie pas d’elles.

J’ai trop l’impression de revivre pour avoir le temps de m’ennuyer de qui que ce soit.

Cela fait-il de moi une mère indigne ? J’en doute. Récemment, Pierre Foglia publiait un papier sur ces parents qui « parkent » leurs enfants dans des garderie dix heures par jour et qui remettent leur éducation entre les mains des employés desdites garderies. Il s’insurgeait contre ces gens qui abandonnent presque leur progéniture et contre le mode de vie de ces personnes. Ce qu’il ne considérait toutefois pas, c’est que beaucoup de ces individus sont de très bons parents, toutefois, ils ne sont pas conçus pour être hommes ou femmes au foyer. Ils ont besoin d’avoir une vie en dehors de leur rôle de parents et le fait de se « départir » de leurs enfants 5 jours par semaine leur permet d’aller s’épanouir ailleurs, autrement, et d’être d’encore meilleurs papas et mamans lorsqu’ils retrouvent leurs petits. Le temps qu’ils passent avec eux le soir et la fin de semaine devient précieux et sa qualité augmente bien souvent.

Quand je retourne chercher Léa, Alice et Béatrice, je suis tellement heureuse de les voir. Elles me sautent au cou et ne veulent plus me lâcher. Tout cet amour me comble, m’insuffle de l’énergie. Lorsqu’elles étaient à la maison avec moi 24 heures sur 24, je n’avais que très rarement droit à de tels élans d’affection. Je devais surtout supporter leurs sautes d’humeur, leurs cris, leurs pleurs, leurs niaiseries, et me concentrer sur la préparation des repas, les changements de couche, le nettoyage, etc. Maintenant, durant les quelques heures par jour qu’on passe ensemble, bien sûr, je dois les nourrir, leur donner leur bain, etc., mais ces activités routinières deviennent des occasions pour nous amuser, chanter des chansons, partager de belles et bonnes choses. Je n’ai plus envie de les chicaner parce qu’elles jettent la moitié de leur plat par terre, de leur crier d’arrêter d’envoyer de l’eau partout lorsque je tente vainement de les nettoyer ; j’ai plus de patience, je tolère davantage leurs comportements enfantins, leur fais comprendre avec beaucoup plus de douceur que leur attitude est inadéquate. Parce que je n’ai pas passé la journée à faire la police, à ramasser des dégâts et à gérer des crises.

J’ai plutôt passer la journée à faire avancer des projets qui me tiennent à cœur, à entretenir la partie de moi qui a besoin de créer, de socialiser (avec des personnes de 18 ans ou plus qui ne prennent plus la suce ou le biberon, mettons), de se sentir utile et compétente (dans d’autres domaines que celui de l’érythème fessier ou de l’administration d’antibiotiques contre les otites). Tout en sachant que mes triplettes chéries sont là-bas, à se divertir, à apprendre de nouvelles choses que je n’aurais pas pu leur enseigner moi-même – la socialisation, le contact avec d’autres enfants, d’autres adultes, d’autres sources d’autorité –, qu’elles sont en train de devenir de vraies petites filles, avec leur cheminement propre, leur individualité. Que leur vie ne dépend plus seulement de la mienne.

Ces 8 heures par jour qui m’appartiennent, où je suis maître de mon temps et de mes activités, j’ai le choix de les passer à écouter la radio, un de mes plus grands petits plaisirs (que j’avais dû abandonner dès l’arrivée des triplettes à la maison, parce que ces dernières gueulent plus fort que Catherine Perrin et que la voix de Patrick Masbourian aurait risqué de les réveiller durant la sieste), ou dans le silence le plus complet – un plaisir encore plus impossible dans ma vie depuis un an et demi.

Depuis le 6 janvier, le silence est redevenu envisageable et l’avenir, prometteur.

Je suis moi à nouveau. Plus heureuse que jamais de pouvoir jouir de ma solitude.