Quelques personnes m'ont demandé de leur expliquer en quoi
l'achat d'Archambault par Renaud-Bray était si catastrophique. Sans être une
experte du sujet, je me propose d'exposer ici pourquoi cette transaction menace
l'équilibre déjà fragile du milieu du livre québécois. Mon opinion est peu
objective, mais je crois que les faits et les émotions peuvent parfois
cohabiter. Aussi, si vous avez des choses à ajouter, n'hésitez pas. Je suis
ouverte au débat, toutefois, je ne tolérerai aucune insulte, d'un côté comme de
l'autre.
En gros:
Les librairies indépendantes
peinent déjà à survivre - plusieurs d'entre elles ont dû fermer leurs portes au
cours des dernières années. Elles doivent faire face à des monstres comme
Amazon ou Costco. L'arrivée d'un nouveau géant (RB + Archambault = 40% des
parts de marché) rendrait encore plus incertaine leur survie à moyen et à long
terme. Or, ces librairies indépendantes sont essentielles pour préserver la
richesse et la diversité de la littérature.
Le
danger, c'est que RB risque d'étendre sa façon de faire aux 14 succursales
d'Archambault et à archambault.ca, qu'il vient aussi d'acquérir. Aussi, le
groupe aura davantage d'influence sur les prix puisque son pouvoir d'achat sera
grandement augmenté. C'est le principe de la
concurrence. Le monopole vient souvent avec une grande inflation. À l'inverse,
si «Archambray» décide de faire des super soldes que les autres librairies ne
sont pas capables d'accoter parce qu'elles n'ont pas du tout la même marge de manœuvre,
ces dernières risquent de crever à court terme – on ne pourra pas blâmer les
clients d'aller se procurer leurs livres 2$, 3$, 5$ moins cher ailleurs.
Par ailleurs, dans le contexte
du conflit avec Dimedia, il est difficile de ne pas craindre une perte de
représentation de la littérature québécoise dans un ensemble encore plus large
de points de vente. Dimedia distribue 72 maisons d'édition québécoises et plus
de 300 maisons européennes (http://www.dimedia.com/editeurs/) : depuis plus
d'un an, tous leurs livres sont introuvables dans les Renaud-Bray, car on a dû
cesser d'approvisionner le groupe, qui a décidé de modifier de manière
unilatérale les ententes commerciales qui les liaient. Les deux partis ne se
parlent plus et attendent de voir leur cause passer devant les tribunaux - ce
qui pourrait prendre encore beaucoup de temps. En attendant, Renaud-Bray
importerait illégalement des livres de maisons européennes (j'utilise le
conditionnel puisque ce sont des allégations et que je ne suis pas là pour
remplacer le tribunal). On m'a aussi dit que si vous demandiez un livre
distribué par Dimedia dans un Renaud-Bray, disons «L'Angoisse du poisson
rouge», on vous répondrait que celui-ci est «back order», ce qui reviendrait à
faire croire aux clients que le livre n'est plus disponible nulle part. Or,
jusqu'à tout récemment, vous pouviez acheter «L'Angoisse du poisson rouge»
partout, sauf chez Renaud-Bray. La peur que plusieurs ont, c'est que ce livre
et des milliers d'autres soient bientôt disponibles partout sauf chez RB et
Archambault. Ça commence à faire beaucoup.
On pourrait se dire «ah, mais
c'est une bonne chose, les gens vont donc se retourner vers leurs librairies
indépendantes, qui deviendront des dépositaires exclusifs de ces livres» - ce
serait bien naïf de notre part. En vérité, dans plusieurs régions, les
Archambault et les Renaud-Bray sont les références en matière de livres. Lévis
en est une, j'en sais quelque chose... Une minorité a le réflexe d'aller à la
merveilleuse librairie Chouinard ou à la librairie Fournier, par exemple.
Plusieurs gens pensent donc que la littérature québécoise se limite au petit
stand dégarni qui trône au RB des Galeries Chagnon. Malheureusement, ces
tablettes contiennent principalement des best-sellers et aucun livre dit «de
fond».
Les librairies indépendantes
ont pour mission de maintenir un fond de qualité, c'est-à-dire d'offrir à leur
clientèle non seulement les nouveautés de l'heure, mais également des
classiques, des livres rares, des romans publiés il y a 10, 15, 20 ans mais qui
sont encore d'actualité, etc. La variété des oeuvres qu'on y retrouve n'a
d'égale que la qualité du service qu'on y reçoit. Deux choses beaucoup plus
difficiles à retrouver dans une succursale de grande chaîne. Attention, ici, je
ne blâme absolument pas les libraires qui sont à l'emploi de RB ou Archambault:
ces personnes font du mieux qu'elles peuvent dans le contexte de travail qui
est le leur. Ce que je décrie, c'est la logique purement mercantile qui guide
les choix des Blaise Renaud de ce monde. Pour le PDG de Renaud-Bray, vendre des
livres, ça revient à vendre des souliers. Et ça, ce n'est pas mon opinion: je
cite le monsieur. À ce titre, je vous invite tous à lire le portrait de l'homme
qu'a dressé Noémie Mercier dans L'actualité de novembre dernier (http://www.lactualite.com/culture/le-libraire-rebelle/).
La question est complexe,
profonde et implique tous les acteurs de la chaîne du livre - de l'écrivain à
l'éditeur, en passant par les bibliothèques (qui sont tenues de se procurer
leurs livres dans des librairies agréées), les distributeurs et les librairies
indépendantes. Il est clair que le milieu se doit de réfléchir à son avenir,
cependant, une telle réflexion exige solidarité, écoute et ouverture. Trois
termes qui ne semblent pas faire partie du vocabulaire de Blaise Renaud. Ce
dernier cherche plutôt à forcer le milieu à fonctionner selon sa vision, d'où
l'inquiétude qui règne en ce moment.



